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Broadway fait son cinéma

Artère principale de Manhattan, poumon de la vie culturelle new-yorkaise, Broadway est le cœur de la scène théâtrale de la grande pomme et par extension des États-Unis dans leur ensemble. Un quartier qui a donné son nom à toute une scène, résumant à lui seul le théâtre, mais surtout, le music-hall et la comédie musicale américaine. Broadway, ses néons, ses enseignes clignotantes, ses façades clinquantes : triangle des Bermudes du spectacle vivant, agité, tourbillonnant, enivrant. Broadway, comme l’envers d’Hollywood. La scène de la côte Est contre le grand écran de la côte Ouest. Pour les acteurs, pour les metteurs en scène, le prestige qu’apporte la côte Est contre la seule popularité que procure la côte Ouest. Ce monde du spectacle américain si fascinant, où si Hollywood peut faire de vous une star, la reconnaissance, elle, doit s’arracher à Broadway. La scène, le monde du spectacle vivant, sans filet, contre le cinéma et la sécurité de la (meilleure) prise en studio, à l’abri du public. Le travail acharné et les cadences infernales pour décrocher un rôle voire la lune ou disparaître comme une étoile filante, noyé dans la queue d’une comète. Broadway, l’autre usine à rêves américaine. Celle de la scène. Et pourtant…

Et pourtant, pour qui n’a pas (eu) la chance de fouler le mythique macadam new-yorkais, Broadway restera Hollywood, rayonnant à jamais dans le monde à travers le cinéma. L’histoire d’un drôle de paradoxe qui veut que Broadway n’a jamais été autant et aussi bien représenté que par le cinéma hollywoodien, devenant même un genre à part entière des studios, la comédie musicale, avec ses spécialistes – acteurs, chorégraphes, metteurs en scène et producteurs.

Broadway ne doit rien à Hollywood. Au contraire, ce serait plutôt à Hollywood de lui être redevable. Broadway acclame et Hollywood réclame. Ou, comme à son accoutumée, la Mecque du cinéma vampirise les autres arts, les autres scènes, quand elle y perçoit un quelconque intérêt. La fameuse idéologie hollywoodienne « trouve-moi-un-salopard-de-talent » que Minnelli dépeignait si magistralement dans Les Ensorcelés.
Mais Hollywood le lui rend bien, dans la magnificence, dans l’ivresse et dans l’allégeance. Certes, en pillant Broadway, adaptant ses spectacles et adoptant ses artistes et techniciens. Mais aussi et surtout, en nous montrant les coulisses du spectacle, honorant ses talents, acteurs, chorégraphes et metteurs en scènes. En galvanisant ce Broadway toujours plein de vie et de passion dans les films. En poussant toujours au plus haut cette notion sacrée qu’est l’Entertainment et donnant quelques-uns des plus grands films sur le monde du spectacle (42e rue, Ziegfeld Follies, Gold Diggers, Tous en scène,* Que le spectacle commence*…).

Une rencontre qui n’est pas fortuite. Un véritable coup de foudre alors que le cinéma sonore, comme un coup de tonnerre, sonnait toute l’industrie du cinéma. Le Chanteur de jazz avait parlé et c’est tout le cinéma qui était remis en cause. Fini le muet. Désormais, on entrait dans l’ère du « 100% all-talking, 100% all-singing, 100% all-dancing ». Il fallait du son et il fallait aller le chercher où il se trouvait. Vite. Broadway. Les théâtres, les opérettes et surtout le music-hall. Les Majors achètent les droits des plus gros succès de la scène, engagent les grandes vedettes (qui dit parlant, dit acteur sachant manier le verbe, ce qui n’était pas vraiment le cas avec le cinéma muet) et inondent les écrans de comédies musicales jusqu’à en noyer le public.
Puis, le coup de foudre – lié à l’urgence de la révolution technique – passé, viendront les années 30 : une lune de miel en pleine récession économique. Hollywood est allé chercher Broadway et c’est Broadway qui va sauver Hollywood (42e rue, en 1933, sauve la Warner de la banqueroute). C’est Broadway qui va s’imposer à Hollywood et faire son cinéma, en la personne d’abord du génial Busby Berkeley, chorégraphe venu de la scène new-yorkaise qui comprit le premier que l’on pouvait faire des choses infinies avec une caméra et inventa la comédie musicale véritablement cinématographique (42e rue, Les Chercheuses d’or, Les Coulisses de Broadway, Match d’amour…). Et puis vinrent, toujours de Broadway, Fred Astaire et Ginger Rogers donnant au cinéma son couple éternel (Le Danseur du dessus). Et le couple Broadway – Hollywood de ronronner, assuré à chaque coup du succès. Le début des années 40 voit arriver, fraîchement débarqué de Broadway où il fit ses gammes comme décorateur, celui qui deviendra le grand maître du genre : Vincente Minnelli (Un petit coin dans les cieux, Tous en scène). Alors qu’à la fin de la même décennie, devenue un genre totalement hollywoodien, la comédie musicale connaîtra une révolution de taille, quittant le studio pour descendre directement dans la rue à la faveur d’Un jour à New York de deux innovateurs qui passaient pour la première fois derrière la caméra : Gene Kelly et Stanley Donen. On atteindra l’apogée avec West Side Story, où chorégraphie et récit finirent par se lier intimement et parfaitement, au-delà de la scène et de sa représentation à l’écran (Broadway-même, les cabarets…) qui ont presque toujours servi d’alibi aux numéros dansés. Mais déjà les studios agonisent. Les heures fastes sont derrière et les studios dégraissent – en priorité les musiciens et danseurs sous contrats. Le genre devient trop onéreux et ne fait plus recette. La décadence est là – on achète à Broadway des spectacles clé en main – et le moribond se fait sentir. Bob Fosse le fait sentir et le saisit comme personne (Cabaret, Que le spectacle commence). Et la nostalgie d’un Broadway de cinéma prend le pas (Funny Girl, New York New York) malgré quelques tentatives de-ci de-là, très (trop ?) fortement marquées par leur époque : Chorus Line et les 80’s ou Chicago et le passage indélébile à l’ère du clip, même si Catherine Zeta-Jones cherche à redonner ses jambes à la grande Cyd Charisse.

Broadway et Hollywood ont peut-être fait leur temps. Reste qu’un temps Broadway aura fait son cinéma. Et en reste cette idée folle que « Everything that happens in Life / Can happen in a Show / You can make it laugh / You can make it cry / Anything, anything can go / The World is a Stage, the Stage is a World / Of Entertainment », ainsi que continue à le chanter Tous en scène.

Franck Lubet

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