• Projections_menu_seances
  • Projections_menu_themes
  • Projections_menu_editos
  • Projections_menu_venir
  • Projections_menu_passes

Édition spéciale !

Ça s’agite dans les rédactions. Léger brouhaha, sonneries de téléphone, cliquetis de Remington et son froissé de boule de papier. Ça s’agite, ça s’excite. Dans son bureau à la paroi vitrée, le rédacteur en chef a tombé la cravate. La nouvelle aussi vient de tomber. Il faut refaire la une. Il nous faut un titre ! Un titre accrocheur. Un titre racoleur. Et il nous faut être les premiers dans les rues ; il nous faut être dans les kiosques avant la concurrence. N’y a-t-il donc pas une photo ? La journaliste (oui « la » parce que le journalisme est un domaine au cinéma a avoir très tôt et régulièrement respecté la parité) finit de taper son article, les touches claquent, martèlent. Clac clac clac, elle tape à la machine gun. Où est le photographe ? Qu’on m’appelle le photographe ! Ça s’énerve à la rédaction ; le rédac chef n’a plus de clope. Au sous-sol, ça ronronne. Les rotatives chauffent. La mécanique attend de tourner à plein régime comme dans un film soviétique des années 20. L’encre s’apprête à couler à flot et les nouvelles prêtes à inonder le caniveau. Bientôt les petits vendeurs de journaux tiendront en haleine le moindre coin de rue : « édition spéciale, édition spéciale. Demandez la dernière édition. Cinéma à la une… » L’encre n’a pas encore eu le temps de sécher mais la nouvelle est partie comme une traînée de poudre. « Dernière édition. La presse fait son cinéma. Demandez la spéciale… »

Quand le septième art joue avec le quatrième pouvoir. On n’a jamais mis les pieds dans une rédaction mais c’est cinématographiquement qu’on l’imagine, du paperboy au magnat de la presse, en passant par le pigiste enchaîné aux chiens écrasés ou le chasseur de Pulitzer déchaîné, du barreau de chaise entre les dents au mégot à la commissure. C’est cinématographiquement qu’on l’imagine, avec ses colères, son stress, ses enjeux politiques ou éthiques, dans toute son effervescence. Mais que peut-il donc bien y avoir comme lien entre le cinéma et la presse ? À priori aucun, si l’on excepte le papier du critique de cinéma. Rien, même si le cinéma, un temps, a couru de similaires lièvres avec ses Actualités. Aucun, sauf une rivalité commune avec de nouveaux médias et sérieux concurrents à leur hégémonie, chacun dans leur domaine : la télévision hier, internet aujourd’hui.
Pourtant la presse est un sujet majeur du cinéma ; à la hauteur de la place qu’elle tient dans notre quotidien - information et formation d’opinion. Un sujet qu’aime le cinéma. Parce que paradoxalement elle est d’abord cinématographique (dans la fiction bien sûr mais dans le documentaire aussi – voir Numéro zéro, naissance d’un journal de Depardon). On a beau désormais courir le buzz plus que chasser le scoop, une salle de presse reste plus dynamique qu’un site internet. On n’a pas encore vu une scène bien filmée d’un personnage tapant sur le clavier d’un ordinateur, alors que le journaliste à sa machine à écrire en est même devenue une image d’Épinal. La presse est cinématographique – voir encore le récent Zodiac de David Fincher. À cela, l’effet « Rouletabille » qui finalement met le journaliste dans une position de détective sans arme que son flair et sa langue (Correspondant 17 d’Alfred Hitchcock, La Cinquième Victime de Fritz Lang, Mille milliards de dollars d’Henri Verneuil, Les Hommes du président d’Alan Pakula). Le héros journaliste sera un personnage borné, malin et indiscipliné, louvoyant dans les milieux interlopes de la loi et de la pègre, cynique et misanthrope mais moralement juste, et seul contre tous.
La presse est un sujet cinématographique. Et à cela une raison : le pouvoir… La presse et le pouvoir. Et le pouvoir de la presse. Le grand patron qui roule pour son parti, voire un parti, et plie son quotidien à sa ligne politique (Citizen Kane d’Orson Welles). Le patron aux prises avec les grands groupes financiers qui menacent l’intégrité du métier (Judith Therpauve de Patrice Chéreau). Le journaliste vedette qui use de sa notoriété pour flatter son égo et assurer ses petites affaires (Le Grand Chantage d’Alexander MacKendrick)… Affaires d’État (Mille milliards de dollars d’Henri Verneuil, Les Hommes du président d’Alan Pakula) ou criminelles (Correspondant 17 d’Alfred Hitchcock, La Cinquième Victime de Fritz Lang), collusion entre le pouvoir et le crime, dénonciations (Un linceul n’a pas de poche de Jean-Pierre Mocky), déontologie contre démagogie, enquêtes policières (L’Invraisemblable Vérité de Fritz Lang) ou films à thèse (Jugé coupable de Clint Eastwood, Révélations de Michael Mann), défense ou critique de ce quatrième pouvoir (Special première de Billy Wilder, La Joyeuse Suicidée de William Welleman, Larry Flint de Milos Forman, Network de Sidney Lumet, Good Night, and Good Luck de George Clooney)… Que la presse ou le journalisme soit une toile de fond, ou le cœur même d’une réflexion sur son pouvoir et son rôle de contre-pouvoir, le cinéma se l’est complètement appropriée (y incluant la radio et la télé souvent traitées sur le même mode). Du thriller, de la chronique réaliste, du film à thèse, du film politique, jusqu’à la comédie et le chef d’œuvre, le cinéma l’a passée à tous les genres, l’a couverte sous tous les angles et à chaque fois cela a donné des films fascinants.

Franck Lubet

Projections_details