Destiné aux journalistes et professionnels des média, l’espace presse propose des éléments rédactionnels (communiqués et dossiers de presse) et visuels (photos de films, portraits de cinéastes…) sur les programmations de la Cinémathèque. Ce type de matériel de presse est également disponible sur d’autres thèmes (restaurations, communication institutionnelle, etc.).
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Fidèle à sa volonté de s’ouvrir à toutes les sensibilités musicales et cinématographiques, La Cinémathèque de Toulouse propose des ciné-concerts de styles très variés.
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En est-il du cinéma comme de la cuisine ? Des ingrédients disparates associés, des recettes que l’on suit à la lettre ou que l’on rajuste, une pincée de sel par-ci, une de poivre par-là, un voyage des sens… Alors oui, de la cocotte à l’assiette, des fourneaux à la table, de la salle de montage au grand écran, le cinéma est une cuisine et le film un plat. Mais comme, par analogie, il pourrait être couture ou maçonnerie ; ou tout autre corps de métier lié à la construction et l’assemblage, à travers lequel on filerait une métaphore du processus de création filmique.

Qu’en est-il donc du cinéma et de la cuisine ? Une spécificité ? Certainement pas un genre en tout cas. Elle est pourtant un élément récurent du cinéma, que des films lui soient entièrement consacrés, qu’elle soit présente au détour d’une séquence, ou qu’elle constitue même le pivot d’une scène. Il ne viendrait pas à l’idée, par exemple, de qualifier Le Parrain de film culinaire. Il contient pourtant au moins deux ou trois scènes de cuisine importantes : la recette de la sauce des spaghettis dans le premier opus, la réalisation de cette même recette à un moment critique dans le deuxième, ou encore l’art du doigté sensuel pour rouler les gnocchis dans le troisième. Ce n’est pas la cuisine en elle-même qui est mise en valeur ici, c’est la culture sicilienne. La cuisine est culturelle. On la croisera donc fréquemment comme élément scénaristique, parce qu’elle participe de la mise en place d’un cadre, culturel, social ou familial. Parce que préparer à manger et manger sont un signe commun et intelligible par tout spectateur.
Mais la cuisine, le lieu d’abord, et ses dépendances (la salle à manger ou la salle de restaurant), sont aussi mise en scène. Dans le sens où elles participent de la mise en scène. Non plus seulement comme cadre nécessaire à l’histoire, mais comme espace dramaturgique ou élément de tension dramatique. On connaît par exemple l’importance de la nourriture et des tablées dans le cinéma de Chabrol. On y retrouve des codes, comme des signes linguistiques, qui régissent la scène et fonctionnent à la fois comme un sous-texte complémentaire au dialogue et des non-dits révélateurs. La mise en scène autour de la nourriture chez Chabrol pourrait à elle seule faire l’objet d’une programmation. Mais sans aller jusque-là, on trouvera des films qui s’approprient ces lieux disons au premier degré. Le restaurant comme espace comique : La Cuisine au beurre, Le Grand Restaurant, Le Festin chinois, Ratatouille. Le restaurant comme espace choral : Au Petit Marguéry, Le Dîner. La brasserie comme prolongement du portrait d’un personnage garçon de café ou, inversement, l’histoire d’un personnage garçon de café comme véhicule du portrait d’une brasserie : La mise en scène de ces lieux sera néanmoins assujettie au choix, prédominant, du genre dans lequel ils seront traités. Pour une comédie on creusera le potentiel comique de cet espace, pour un film choral on exploitera la circulation qu’il offre, et ainsi de suite. Cela n’empêchera pas toutefois de remarquer qu’un autre rapport, qui dépasse le cinéma et s’impose à lui, se joue plus généralement entre la cuisine et la salle à manger ou de restaurant. Un passe-plat les lie, mais il s’agit bien de deux espaces distincts. La cuisine : les coulisses ; la salle : la scène. Voire l’envers d’un même décor qui s’oppose et s’associe. La salle comme un espace diplomatique. La cuisine comme espace martial, appuyé par son vocabulaire spécifique (le chef, la batterie de cuisine, le coup de feu…). Paradoxalement la salle apparaîtra davantage comme un champ de bataille, alors que la cuisine fera office de poche de résistance (Le Cuisinier, le voleur, sa femme et son amant, Vatel, Ratatouille, Les Épices de la passion). De là, un autre rapport, lié à une hiérarchie, et qui se joue à la fois entre ces deux espaces et à l’intérieur de chacun : un rapport de classes ; entre le serveur et le chef de rang, entre le serveur et le client, entre le chef de rang et le chef, entre le chef et le marmiton, entre la bonne et la maîtresse de maison…

La cuisine, enfin, et la nourriture, l’art de marier les aliments, sont également mise en scène. Ou en tout cas posent des questions de mise en scène. Non plus le lieu, mais ce qui est, sera, dans l’assiette. Deux approches. Intellectuelle et politique d’abord (Genèse d’un repas, La Grande Bouffe). Sensitive ensuite. L’érotisation de la nourriture par exemple : Tampopo, Salé sucré, Les Épices de la passion. Mais la question principale reste : comment toucher les papilles avec les armes du cinéma ? Comment le cinéma peut-il rendre ce qui relève du goût et de l’odorat en s’adressant à la vue et à l’ouïe ? Avec le son, s’amusant même à prêter à la cuisine des sonorités de film de kung-fu (Le Festin chinois). Par le dialogue – l’envie, pour la gastronomie comme pour le cinéma, étant souvent suscitée par la parole. Par l’image surtout, par les cadrages et la lumière, la composition et la couleur. Et là, c’est de la peinture que s’inspire le cinéma, des natures mortes et de la peinture flamande, davantage que de la photographie type « livre de recettes » (Le Cuisinier, le voleur, sa femme et son amant, Le Festin de Babette, Vatel). On pourrait croire alors que le goût passe par la vue. Une histoire de(s) sens ou de transgression des sens. Elle est avant tout une affaire de fantasmes. Une vue de l’esprit qui, si elle ne remplit pas le ventre, ouvre l’appétit.
Franck Lubet

Quand il débarque aux États-Unis en 1934, Fritz Lang fuit l’Allemagne nazie. Il est passé par la France où il a tourné un film, *Liliom*_. Il a une quarantaine d’années et déjà une solide carrière de cinéaste jalonnée de chefs-d’œuvre (_*Les Trois Lumières*, Les Niebelungen, Métropolis, M le Maudit,* Le Testament du docteur Mabuse*). Considéré depuis longtemps comme un maître, il est le réalisateur vedette du cinéma allemand. Il est une légende en train de se constituer ; comme le récit qu’il donnera de son départ d’Allemagne après que Goebbels lui a proposé la direction du cinéma allemand. La crainte de devoir rendre des comptes pour Le Testament du docteur Mabuse interdit par les nazis. Le retournement de situation quand le ministre de la propagande lui dit qu’Hitler le considère comme l’homme qui créera le cinéma national-socialiste. Ses origines juives qu’il met en avant et Goebbels qui lui répond que c’est lui qui décide qui est juif ou pas. Le temps qui passe. L’entretien qui se prolonge, qui s’étire. Les minutes qui s’égrainent encore et les banques qui vont bientôt fermer leurs portes alors qu’il a déjà pris la décision de quitter le pays. Trop tard pour la banque ; la fuite par le premier train le soir même et l’arrivée à Paris sans un pfennig en poche. Un récit comme une scène de film, tout en tension dramatique. Une scène importante sur laquelle s’est construite une partie de la légende langienne et dont on sait aujourd’hui qu’elle n’est apparemment pas vraie. L’autre scène, c’est le mystère. Le doute. Le suicide de sa première femme, qui s’est tuée avec son revolver après l’avoir surpris dans les bras de sa prochaine épouse et déjà scénariste, Thea von Harbou. Un suicide douteux. Et même innocenté, le soupçon du meurtre a longtemps pesé sur Lang. Le fantasme lié au mystère de l’affaire, lui, perdure, principalement alimenté par le contenu même des films de Lang. Tout homme est un meurtrier en puissance, aimait à dire Lang, se méfiant de ceux qui niaient avoir jamais pensé à tuer quelqu’un. Le fait divers, le coupable tout désigné, l’innocence gagnée mais douteuse. L’homme qui en dit trop d’un côté et pas assez de l’autre. L’homme qui s’invente une histoire à force de petits détails réalistes qui accréditent le mensonge. Le même qui tait la vérité dans le flou de non-dits culpabilisants. C’est déjà là le cinéma américain de Lang. C’est déjà de la mise en scène langienne.

Quand il débarque à Hollywood en 1934, Fritz Lang n’est rien. Fini le réalisateur-star. Dans les studios, Fritz Lang, on connaît pas. Il n’est qu’un réalisateur de plus parmi ceux venus d’une Mitteleuropa au bord du gouffre. Il lui faudra attendre deux ans avant de pouvoir tourner son premier film américain. Il lui faudra surtout se plier aux lois du système hollywoodien, les sujets imposés, le producteur tout puissant et les techniciens syndiqués qui n’ont plus rien de ceux qu’il a connus en Allemagne, quasi esclaves dévoués au démiurge et à son perfectionnisme jusqu’à pas d’heure. Mais Lang va se faire une place dans la Mecque du cinéma. Et tout en se pliant aux contraintes hollywoodiennes, se fondant dans les genres hollywoodiens avec bien souvent des sujets de série B, rompant avec le monumentalisme qui a fait sa gloire allemande, le cinéaste va développer les thématiques qui lui sont chères : le crime et la loi, la culpabilité, qu’elle soit juridique ou morale, tout en brouillant toujours plus la frontière entre le bien et le mal. Il n’est plus nécessaire aujourd’hui de défendre la partie américaine de sa filmographie contre la période allemande. On a su voir qu’elle en était le prolongement. Par l’artificialité même des genres (western, film de propagande anti-nazi, film policier ou noir), cette période américaine a même vu sa mise en scène, toujours extrêmement précise, glisser vers l’épure pour questionner, démasquer, démystifier, le plus grand artifice de nos sociétés : la vérité. Pas simplement la vérité contre le mensonge. Pas le vrai et le faux. Mais l’invraisemblable vérité, cette incroyable vérité. Ce qui est vrai n’est pas juste, nous dit Fritz Lang. Et a fortiori quand c’est visiblement vrai. Non seulement l’apparence n’est pas vérité, mais la vérité elle-même n’est qu’apparence. La vérité est une représentation. Celle qu’on s’en fait, celle qu’on s’arrange, celle qu’en donne le cinéma. Une illusion. Grand cinéaste des apparences, maître du faux-semblant, Lang ausculte le visible et joue avec ses signes. Il ne lève pas l’illusion pour autant. Au contraire, sa filmographie américaine nous entraîne du faux coupable (*Furie*_, son premier film américain) au faux innocent (_*L’Invraisemblable Vérité*, son dernier film américain) avec le même jeu d’identification. Cette illusion fait partie de la vie. Elle est peut-être même pire que la désillusion. Ce que l’on croit vrai n’est pas forcément juste, comme ce que l’on croit juste n’est pas vérité. Et ce qui est visible chez Lang ne sera jamais vérité, mais le moyen de mettre en scène l’invisible, le sentiment de culpabilité plus que la culpabilité, c’est-à-dire la conscience. Celle des personnages, mais plus encore, celle du spectateur. Dans Le Testament du docteur Mabuse, il y a la fameuse scène du rideau. Le rideau derrière lequel Mabuse donne ses ordres à ses sbires. Le rideau qui sera déchiré dans le dernier tiers du film, découvrant une silhouette en carton rétro-éclairée et un haut-parleur. Une ombre chinoise. Chez Lang américain, ce rideau, c’est l’écran et il ne le déchire plus pour montrer ce qu’il y a derrière. Il n’y a plus rien derrière. Plus d’artifice à dévoiler. Tout est artifice. Tout est artificiel ; à commencer par ce qui se présente comme vrai.
Franck Lubet
Romancier, essayiste, dramaturge, acteur, scénariste, Jean-Claude Carrière est-il encore à présenter ? Des scénaristes français qui officient depuis le début des années 60, il est le plus réputé ; le plus connu aussi du large public avec Michel Audiard. Comment le présenter alors ? Par quel bout le prendre, tant il a de cordes à son arc ? Des cordes qui sont autant celles d’un arc que celles d’un violon. Parce que Jean-Claude Carrière est un Stradivarius. Il est aussi un archet. Le Stradivarius et l’archet.

C’est en passant d’abord d’une corde à l’autre que l’on trouvera un premier accord, celui de la multiplicité, celui de la pluralité. Comme son nom offre déjà en lui-même plusieurs sens, le métier, le chemin, la voie, l’arène ou le sol d’où l’on extrait des matériaux de construction, ses activités, comme ses centres d’intérêts, sont multiples. Roman, essai, théâtre, cinéma, mais aussi la chanson, le dessin, la télévision, ou encore la création et la direction de la FEMIS… Plus de quatre-vingt scénarios, une quarantaine de livres, une vingtaine d’adaptations et créations théâtrales ; une série numéraire qui en fait une véritable machine à écrire. Presque mécanique, tant il passe avec aisance d’une technique d’écriture à l’autre, d’un sujet à l’autre aussi. Une machine, un instrument fabuleux qui ferait presque oublier qu’il y a une discipline derrière, qu’il y a un homme discipliné, doué d’un appétit vorace de raconter des histoires, alimenté par une curiosité intarissable.
De la pluralité encore quand on réduit les multiples. Parce que si l’on réduit Jean-Claude Carrière au seul scénariste, c’est encore toutes les facettes d’un seul métier qu’il nous fait découvrir. Le scénario original, écrit seul, par lui-même, ou d’après lui-même (*L’Alliance*_). L’adaptation d’une œuvre littéraire pour le cinéma, passant de la série noire (La Chair de l’orchidée) aux monstres de la littérature : Günter Grass (Le Tambour), Kundera (L’Insoutenable Légèreté de l’être), Dostoïevski (Les Possédés_), Choderlos de Laclos (Valmont), Giono (Le Hussard sur le toit), Rostand (Cyrano de Bergerac), Proust (Un amour de Swann)… Facettes auxquelles il faut encore ajouter le script doctor, généralement non-crédité au générique, appelé à la rescousse pour débloquer un scénario. Facettes dont il faut saluer la richesse des collaborations : Pierre Etaix, Luis Buñuel, Milos Forman, Patrice Chéreau, Jean-Paul Rappeneau, Peter Brook, Louis Malle, Nagisa Oshima, Volker Schlöndorff, Jean-Luc Godard, Jacques Deray… Si le scénariste est un chasseur de têtes, Carrière est un chasseur de fauves et sa collection, admirable de renom et de variété, la plus excitante à visiter.

C’est par cette pluralité-là que l’on peut enfin toucher la singularité de Jean-Claude Carrière. C’est là que le stradivarius se fait archet. De toutes ces cordes sur lesquelles les cinéastes puisent les notes qui feront la mélodie de leur film, il est en réalité l’archet (ses cordes se font crins) qui glisse et appuie sur celles des cinéastes. Ou comme il disait, lors d’une interview passée, à propos de son travail avec Luis Buñuel : « Ma part de création avec Buñuel consiste à le pousser à faire le film qu’il doit faire ». Quelle magnifique définition d’un métier trop souvent arrêté à la frustration ou la sous-estimation, trop souvent défini contre le cinéaste, alors qu’il est un moment de création partagé. Et on pourra l’appliquer à tous les cinéastes avec lesquels il a travaillé. Quelle magnifique preuve de créativité, d’autant que passées les polémiques des années 30 pour savoir qui du scénariste ou du cinéaste était l’auteur, Carrière entre dans le métier quand se forge en France l’idée que seul le cinéaste est auteur ; et que la plupart des cinéastes, dorénavant, écriront leur propres scénarios. Humble, créateur entièrement au service de la création, pluriel et protéiforme, de ses cinquante ans de carrière, il est unique, inventant un art singulier : pousser des cinéastes à faire les films qu’ils doivent faire. On l’en remercie.
Franck Lubet

Pour la septième année consécutive, la Cinémathèque de Toulouse investit la cour du 69 rue du Taur et la transforme en une salle de projection particulièrement conviviale et accueillante : tous les soirs, du mardi au samedi, à la nuit tombée, venez frissonner, rire, pleurer, palpiter, danser, aimer, avec les plus grands films de l’histoire du cinéma. Toutes périodes, genres, nationalités confondus, c’est à un véritable festival d’émotions que nous vous convions en compagnie de Catherine Deneuve, Fred Astaire, John Huston, Liza Minnelli, Gérard Philipe, Marlon Brando, Harrison Ford, Silvana Mangano, Michel Piccoli, et bien d’autres… Dans la douceur d’une nuit d’été toulousaine, à ciel ouvert, ce grand écran dressé sur la façade de notre bâtiment est une invitation au voyage vers les plus belles contrées du cinéma.
30 films, 30 projections en plein air, et une ouverture inédite, le 25 juin, avec un ciné-concert qui mettra à l’honneur le célèbre comique Harold Lloyd. Comme l’année dernière, nous prolongerons ces séances dans la cour jusqu’au 6 août avant de fermer pour la pause estivale. Et nous vous retrouverons le 6 septembre pour une programmation consacrée à Jean-Claude Carrière, en sa présence.
Depuis 7 ans, chaque été, nous développons notre programmation de cinéma en plein air car il faut vous le dire très simplement : nous adorons ce moment ! Et chaque été, vous êtes toujours plus nombreux à apprécier ces séances. Un très grand merci à vous tous, et que le spectacle commence !
Natacha Laurent

1906-1976. Premier film en 1942, dernier en 1976, sorti après sa mort. Une quinzaine de longs métrages. Luchino Visconti di Modrone est issu d’une vieille et grande famille aristocratique milanaise. Le quatrième de sept enfants dont les parents se séparent dans les années 20. Haute société et éducation rigoureuse et conservatrice. Passionné par les chevaux, le jeune Visconti est éleveur de chevaux de courses. Les milieux intellectuels ne sont jamais loin, la Scala, un second foyer. Et puis vient, par l’entremise de Coco Chanel, la rencontre avec Jean Renoir. Toni, Une partie de campagne, La Tosca (repris par Karl Koch quand l’Italie entre en guerre). Visconti est assistant réalisateur, costumier, dilettante et se découvre une sensibilité politique de gauche. Visconti, l’aristo rouge, position inconciliable avec une appartenance à un groupe, qui en fait une singularité, un caractère qui trouvera toujours à déranger. Il participe à la revue Cinema, revue de cinéma dirigée par Vittorio Mussolini, le fils du Duce ; une revue marquée à gauche, qui pouvait abriter des militants communistes clandestins. Giuseppe De Santis, Antonioni… des cinéastes qui feront le renouveau du cinéma italien gravitent autour de Cinema. Le néoréalisme naît de ses pages. On est en 1942 et Visconti tourne Les Amants diaboliques. Le scénario passe la censure mais le film, à sa sortie, provoque les foudres de l’Italie cléricale. Polémique et cabale, les projections sont interrompues ou interdites.

Mussolini tombe. C’est la République de Salò et dans le chaos d’une Italie pas encore libérée, Visconti, engagé aux côtés des partisans, goûtera aux geôles fascistes. La période est difficile pour le cinéma et la libération ne l’est pas moins. Ses projets de films n’aboutissant pas, Visconti se tourne vers les planches et s’impose d’emblée, alors qu’il a déjà la quarantaine, comme un des meilleurs metteurs en scène de théâtre. Réalisme, homosexualité, crudité, Visconti met le feu aux planches comme à la pellicule, et désormais, avec le même parfum de scandale, se partagera entre théâtre et cinéma, et plus tard l’opéra. Son théâtre est engagé, son désir de cinéma, toujours aussi fort. C’est La Terre tremble, premier volet (tourné en dialecte sicilien) de ce qui devait être un triptyque sur la Sicile. Le film est en partie financé par le PCI avec une rallonge de la mafia. À nouveau le scandale, une bataille idéologique et un charcutage de la bande : film réduit et doublé en italien. Mais Visconti enchaîne : Bellissima avec la Magnani, qui n’avait pu tourner dans Ossessione, comme pour boucler la boucle du néoréalisme. Le néoréalisme viscontien diverge des autres cinéastes de la mouvance et le cinéaste finit par redonner au réalisme toute sa profondeur en lui ôtant ce préfixe « néo » devenu contraignant. On est en 1954, Senso marque une nouvelle révolution, celle du cinéma de Luchino Visconti.

Le réalisme dans le film à costumes et l’influence de l’opéra dans sa mise en scène. Le réalisme dans les sentiments, ou plutôt la peinture de sentiments réalistes dans ce qui sera des fresques, historiques et familiales. Le rapport à l’Histoire et le passage d’une époque à l’autre. La transition, la fin d’époque : Rocco et ses frères, Le Guépard, Sandra. La fin d’époque, entre mélancolie et amertume. Jusqu’à la décadence, la déchéance, sous toutes ses formes : Les Damnés, Mort à Venise, Ludwig, Violence et passion, L’Innocent. Le cinéma de Visconti semble anachronique par rapport à son temps. Il semblait appartenir déjà à un autre temps. Et il est toujours d’un autre temps, celui de l’intemporalité. De la permanence, de la rémanence. Proustien. Visconti n’a jamais pu monter son projet d’adapter À la recherche du temps perdu. Mais son œuvre est la recherche du temps perdu cinématographique et lui, le Proust du cinéma.
Franck Lubet
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