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La France en docs

Avant toute chose, préciser que même s’il y a le mot « France » dans l’intitulé de cette programmation, il n’a jamais été question de s’aligner sur l’idée d’un quelconque débat identitaire, ni même de chercher à l’alimenter. Tout juste est-il question, à la rigueur, d’un portrait de la France sur un peu plus de cinquante ans à travers un genre cinématographique particulier : le documentaire. Encore qu’un tel portrait se dessinerait certainement de manière plus juste, plus sensible, si on le cherchait dans la fiction.
Non, à bien regarder cette programmation, c’est un rapport à l’histoire qui s’en dégage – à travers un exemple, la France, sur une période donnée, de 1945 à nos jours (période qui nous est plus proche, mais aussi que le cinéma, et le documentaire en particulier, a davantage accompagnée et commentée). De l’histoire en mouvement. Ce qui mue, ce qui semble immuable. Le rural et l’urbain qui deviennent le monde agricole et le monde ouvrier. Une programmation, pour reprendre une terminologie marxienne, où il est question d’infrastructure et de superstructure.
Un rapport à l’histoire qui passe par la question du documentaire ; par les questions qu’il pose et se pose. Interpréter le monde ou le transformer ? Enregistrer un événement au moment où il se produit, comme une preuve : pour l’histoire. Garder une trace de ce qui tend à disparaître : pour la mémoire. Ou revenir sur ce qui a eu lieu, réfléchir à ce qui se passe, pour l’avenir. Pour cela, le documentaire se définit d’abord comme un espace de parole. Une affaire de langage et de signes. Un média qui enregistre la parole, qui recueille des témoignages et qui en même temps, amène à les commenter. Une caméra (qui se voudrait) muette, venue directement de la photographie, « à la Depardon », qui trouve sa place et reste à sa place – le comment se taire pour laisser la parole. Une caméra investigatrice, instigatrice, qui regarde et analyse ses propres images en même temps qu’elle les capte (ou celles prises par d’autres), « à la Marker » – le commentaire pour ouvrir des voies. Une caméra objectif et une caméra regard. Le résultat est toujours la parole, qu’on la donne ou qu’on la prenne. La question est, qu’est-ce qui se passe quand on y revient ?

L’étrange sensation d’abord, sans nostalgie, de périodes anciennes et pourtant si proches sur l’échelle de l’histoire. Surtout quand la caméra est revenue plusieurs années après sur les lieux d’un film précédent : Farrebique et Biquefarre tourné quarante ans plus tard, le monde agricole de l’après-guerre et celui du début des années 80. Les Profils paysans de Depardon, de l’exode rural et du néo-ruralisme – trois films tournés sur une décennie comme une méthode ; de travail ; d’investigation ; ou peut-être pour l’auteur, de recherche du temps perdu. Ou encore les deux Rosière de Pessac d’Eustache, tournées à dix ans d’intervalle, sur une coutume vieille de près d’un siècle. Qu’est-ce qui a bougé ? Qu’est-ce qui est resté immuable ? Infrastructure, superstructure.

L’étrange sensation, encore, quand on revient sur les luttes sociales majeures de ces quarante dernières années, que rien n’a changé. D’ Oser lutter, oser vaincre, d’ À bientôt j’espère qui a amené les ouvriers à prendre l’image et le son à leur compte, de ces années d’espoir d’une lutte sociale et culturelle commune, jusqu’à se retrouver Le Dos au mur, c’est un arrière goût d’inachevé qui reste en bouche quand on y revient. Cette idée désagréable que l’histoire se répète et que l’on a encore besoin de Jours de grève à Paris Nord et de Paroles de bibs pour équilibrer tant bien que mal les forces. Une histoire de paroles, toujours. Plutôt que de slogans.

Et cette parole, peut-être que c’est dans le rétrospectif qu’elle prend le plus de valeur. Sur le modèle du Chagrin et la Pitié, le film de Marcel Ophuls qui mettait à mal l’histoire officielle. Une série de témoignages a posteriori. Un modèle qui donnera La Guerre sans nom de Tavernier sur l’Algérie, ou encore Reprise d’Hervé Le Roux sur la grève des usines Wonder en 68. Une parole certainement pas spectaculaire mais qui permet la réflexion. Qu’est-ce qui s’est passé ou pas ? Qu’est-ce qui s’est passé depuis ?
C’est sur ce modèle que c’est bâtie cette programmation. Vous donner à (re)voir et (re)écouter ces témoignages du passé, passés ou sur le passé, et qui ont encore tant à dire aujourd’hui et à nous apprendre sur notre présent. Quelle distance et quel langage ? Une parole rétrospective et une rétrospective du discours. La question est qu’est-ce qui se passe quand on y revient ? À vous de voir. Le documentaire a cette faculté d’amener à s’interroger et à réfléchir. La réponse alors vous appartient.

Franck Lubet

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