
Une brume sourde s’est abattue sur la petite rue déjà noire de nuit. Et malgré lui le pavé s’est fait humide, luisant sous les becs de gaz cotonneux, glissant pour les pas précipités des jeunes filles qui sentent l’ombre marcher sur leurs talons. Une jambe est étendue là, la chaussure démise. L’autre est tombée en chien de fusil las, détendue, le bas grillé, laissant deviner dans l’obscurité tranchante d’un porche anodin, une poitrine poignardée, ou une chevelure défaite tombant sur la nuque d’un cou strangulé. L’hirondelle de service, quand elle a trébuché dessus, d’effroi s’est vidé les poumons dans son sifflet, rameutant ses collègues alentours. Le téléphone a déjà sonné. Il a maugréé. Il va arriver. Le commissaire. Et il arrive, nonchalant dans son manteau, le chapeau mou vissé sur la tête et, n’en déplaise à la RATP, la pipe solidement en bouche. Le commissaire Maigret. Il est le personnage le plus connu, le plus attendu quand on évoque Simenon au cinéma. Celui qui a fait la fortune de l’écrivain. Celui dont s’est emparé le cinéma dès son apparition au début des années 30. Il a eu plusieurs vies. Plusieurs visages aussi : Pierre Renoir (La Nuit du carrefour), Albert Préjean (Cécile est morte, Picpus), Harry Baur (La Tête d’un homme), Jean Gabin (Maigret tend un piège)… et bien d’autres encore. Il a enquêté dans tous les milieux et sur tous les terrains. Dans cette rue borgne tout juste éclairée par un lampadaire qui dessine comme un monocle dans son halo de brouillard. Dans ce garage, au carrefour de toutes les aventures que peut promettre une nuit de banlieue. Dans les cafés enfumés où les brunes exhalées fiévreusement, de leurs volutes recrachées, rivalisent d’opacité avec la brume extérieure. Jusque dans les salons vaporeux où derrière de lourds rideaux se cache une petite bourgeoisie fin de race. Du diamantaire assassiné au corps tombé d’une armoire, en passant par la mort annoncée d’une jeune fille retrouvée étranglée dans sa chambre, il s’agira de cadavres et d’intrigues, d’enquêtes criminelles. Des enquêtes comme on joue aux courses, comme on ne peut s’empêcher de parier sur le nom de l’assassin, cherchant à devancer le fin limier, pronostiquant sur le mobile et scrutant chaque personnage à la recherche d’un indice. Mais passé ce réflexe de spectateur joueur, c’est une atmosphère qui nous envahira. Celle du cinéma policier français. Celle, sombre et humide, de Simenon. Celle, trouble et opaque, brumeuse, de l’humanité qu’il n’a cessée de traquer dans ses romans. Celle d’un cinéma noir à la française, puisque Simenon n’est pas l’homme du seul Maigret, ni d’un seul genre, le policier, et que ses romans depuis le début des années 30 n’ont pas passé une décennie sans connaître une adaptation cinématographique. Renoir, Duvivier, Tourneur, Verneuil, Decoin, Delannoy, Grangier, Chabrol, Tavernier, Leconte, ce sont toutes les franges et toutes les époques du cinéma qui se retrouvent dans l’oeuvre de Simenon. Albert Préjean, Fernandel, Françoise Arnoul, Michel Serrault, Charles Aznavour, Michel Simon, Viviane Romance, Philippe Noiret, Jean Rochefort, Raimu, Michel Blanc, Sandrine Bonnaire, Jean Gabin, Annie Girardot, Jean Dessailly, Jean-Louis Trintignant, Romy Schneider… Du polar, du film noir, mais aussi du drame, psychologique, familial, conjugal. Des histoires d’amour et d’adultères. De lourds secrets de famille ou de notables de province trop engoncés dans leur respectabilité ; tableaux de moeurs cruels. Et toujours une histoire d’atmosphère, quel que soit le genre, quels que soient les acteurs ou les réalisateurs. Une histoire d’atmosphère, que l’on soit à Paris ou à La Rochelle, le long d’un canal ou sur le front de mer, avec Les Fantôme du chapelier ou des Inconnus dans la maison. Une histoire d’atmosphère, de brume qui envahit la nuit et d’ombres qui se glissent dans les interstices des certitudes. Des films qui font la part belle aux ambiances et aux acteurs. Des films qui se regardent comme on lit un roman de Simenon, bien au chaud par une journée pluvieuse.