« This is the West, sir. When the legend becomes fact, print the legend », disait un journaliste au sénateur James Stewart. C’était dans L’Homme qui tua Liberty Valance. Quand la légende devient réalité, on imprime la légende. Le fameux « Print the Legend », adage fordien par excellence. Et la légende, Ford l’a imprimée lui-même tout au long de sa carrière. Il l’a imprimée au cinéma. Il l’a faite. Celle du cinéma américain. La sienne. Il en est devenu une lui-même.
John O’Feeney naît en 1894, précédant de quelques mois la naissance du cinéma. Il mourra en 1973 quand l’âge d’or hollywoodien laissera sa place au nouvel Hollywood. Comme s’il pouvait représenter à lui seul le cinéma classique. Comme s’ils étaient intimement liés. Ses parents sont irlandais, immigrés à Portland. Son père tient un speakeasy. John aurait voulu être marin. Sa mère l’aurait voulu prêtre. Il sera cinéaste. En 1914 il part à Los Angeles rejoindre son frère Franck, devenu Francis Ford, devenu une vedette de cinéma. John prendra son surnom, Ford, et se fera appeler dans un premier temps Jack. Il sera l’homme à tout faire de son frère, assistant, scénariste, gagman, accessoiriste, cascadeur, acteur (il joue notamment chez Griffith un membre du KKK dans Naissance d’une nation, reconnaissable selon ses dires à sa cagoule qui ne tenait pas à cause de ses lunettes)… Il tourne son premier film en 1917 à tout juste vingt ans. Il devient John Ford et un des réalisateurs les mieux cotés du cinéma muet. La suite, on la connaît. Plus d’une centaine de films (dont beaucoup de muets disparus). Quatre Oscars du meilleur réalisateur – Le Mouchard en 1935, Les Raisins de la colère en 1940, Qu’elle était verte ma vallée en 1941, L’Homme tranquille en 1952. Le seul réalisateur de l’histoire du cinéma à en avoir remporté autant. Quatre Oscars et pas un seul pour un western. C’est dire.
Pourtant. Je m’appelle John Ford et je fais des westerns, disait-il. Façon laconique de se présenter. Quasiment une redondance tant son nom est associé au genre. Mais Ford, c’est aussi Natani Nez, le grand chef, comme l’appelaient les Navajos. C’est l’Irlande et l’IRA qu’il aurait financée ou pour laquelle il aurait blanchi de l’argent. C’est le membre d’un comité d’aide aux Républicains espagnols qui envoie une ambulance aux brigades internationales. C’est l’officier de réserve de la marine américaine qui crée la Naval Field Photographic Unit et travaille en sous-main pour l’OSS. C’est le grand maître hollywoodien qui filme la bataille de Midway sous les obus et y laisse un œil. Il sera aussi du débarquement en Normandie et supervisera le montage des documents filmés à charge pour le procès de Nuremberg. C’est aussi le vieux réac qui a fait ce film gauchiste qu’est Les Raisins de la colère. Ce même ultra-conservateur soupçonné par le FBI d’être de gauche. Ce membre d’un syndicat d’extrême droite qui s’oppose à DeMille quand ce dernier veut plonger la Directors Guild dans la chasse aux sorcières. C’est encore l’alcoolique qui, quand il ne tourne pas, s’enferme dans son bureau avec une couverture et du whisky, jusqu’à être hospitalisé ; suivant une cure juste avant un tournage pour replonger juste après. C’est ce type qui mâchonne toujours un mouchoir et que les plus grands d’Hollywood craignent. Ce drôle de personnage qui ne commence jamais une journée de tournage sans un vieux morceau joué à l’accordéon par Dan Borzage, frère de Frank, et membre indéfectible de la famille Ford – sa famille de cinéma, Ward Bond, John Wayne, MacLaglen, Woody Stroode… parce que l’autre, contrairement à ce qu’il idéalisait dans ses films, c’est plutôt par son absence qu’il l’a marquée. La légende. Encore une fois. Imprimer la légende quand elle est plus belle, ici, que la réalité. Un sacré personnage.
Une légende. On dit que quand il était en retard sur un planning de tournage et qu’un producteur venait sur le plateau lui demander des comptes, il arrachait des pages du script et lui répondait que maintenant il était en avance. On raconte même qu’au début d’un tournage, il convoqua toute l’équipe et leur présenta le producteur associé : regardez-le, regardez-le bien, qu’il disait, le montrant de face et de profil, parce que c’est la dernière fois que vous le verrez sur ce plateau. On raconte encore qu’il répondit à un critique qui l’interrogeait sur l’économie de mouvements d’appareil dans sa mise en scène : « les acteurs sont payés plus cher que les techniciens. Il est normal qu’ils travaillent plus. C’est à eux d’aller à la caméra. Et non pas à ces pauvres diables d’amener la caméra à eux ». On dit qu’il a inventé le director’s cut, car il ne tournait que les plans strictement nécessaires à son histoire, telle qu’il la voulait. Pas de prises supplémentaires, pas de plans supplémentaires pour se couvrir. Pas de choix aux monteurs, donc aux producteurs. Sur le tournage de Sur la piste des Mohawks, il devait y avoir une scène de bataille énorme. Zanuck commençait à s’inquiéter. Le jour J arrivait et Ford n’avait rien préparé. Il craignait un dépassement, un fiasco, et harcelait Ford tant la date approchait. Quand Ford lui avoua que la scène était déjà tournée. Mais comment ? Et les artificiers, et les cascadeurs ?… Un trait de génie, de cette économie qui fait son efficacité et son universalité. De cet art aussi de passer du drame à la comédie en deux plans, voire dans le même plan. Une vraie école de cinéma, ce Ford. Un autre génie du cinéma et colporteur de légendes, Orson Welles, racontait que pour réaliser Citizen Kane, il s’était fait projeter La Chevauchée fantastique tous les soirs pendant un mois, avec un technicien différent, pour apprendre le cinéma. Il avouait même que ce qui fait sa signature, filmer les plafonds, il l’avait emprunté au vieux Ford.
Ford a filmé la légende. Peut-être même l’a-t-il plutôt créée. En tout cas en est-il devenu une. Welles encore, à un journaliste qui lui demandait quels étaient les cinéastes les plus importants, répondit : « les vieux maîtres, c’est-à-dire John Ford, John Ford et John Ford. » En un mot, John Ford.
Franck Lubet