On le connaît. Il est connu. On l’a reconnu. Gérard Depardieu. On s’en est lassé, on en a soupé. Il est toujours là. On a bien voulu l’enterrer. Ceux-là même qui aujourd’hui allument la mèche du Mammuth d’un Depardieu Phénix. Ça fait grand bruit. Mais le Pétarou, c’est le surnom qu’on lui donnait quand il était gosse, a toujours fait du bruit, n’a jamais joué les pétards mouillés. Plutôt les feux d’artifices. Il peut s’exposer en valseuses comme une tenue de soirée.
Il peut s’inviter au buffet froid, ripailler comme un Gaulois sous un soleil de Satan et boire jusqu’à la lune dans le caniveau. Jusqu’à ce que tous les matins du monde… Taillé comme un camion, durassien, de retour comme Martin Guerre ou mon oncle d’Amérique, il peut jouer un loulou, un garçu ou une chèvre. Et jusqu’au Barocco, toujours il sera un Cyrano et la femme d’à côté… Hélas pour lui.

De par Dieu. Le mystère Depardieu comme un au-delà, comme une ode. Le plus grand acteur français de sa génération. Le dernier flambeau de cette race d’acteurs perdus. Mélange de Jean Gabin toutes périodes confondues et de Michel Simon jusqu’à sa boulimie de travail. Un Boudu sauvé de l’Atalante et à la fois cette bête humaine tirée de la bandera ; ce singe en hiver, Pépé d’amour promenant sa gueule de Moko comme une horse sur le quai des brumes, maître de la grande illusion comme d’un drôle de drame.
Et on pourrait continuer de la sorte ce petit jeu. Enchaîner les titres comme lui a enfilé les rôles et les genres. Enfiler les titres comme des perles. On connaît Depardieu. Il est connu. Il est reconnu. Il a joué avec les plus grands, les plus obscurs comme les plus commerciaux. Et il n’y a que lui pour pouvoir affirmer que tourner avec Marguerite Duras ou Claude Zidi, c’est la même chose.
Connu des cinéphiles exigeants comme de ceux du samedi soir, tout le monde (re)connaît Depardieu. Alors que dire ? Que dire de lui ? Sinon, reprendre l’adage de Flaubert. Dire que ce ne sont pas les perles qui font le collier, mais le fil.
Et le fil, ici, c’est le jeu. Ce que c’est d’être acteur. Ce que c’est de jouer. L’acteur. Quel jeu d’acteur ? Ne pas simplement rendre hommage à une star, mais s’interroger à travers la richesse de sa filmographie sur son jeu, sa manière de jouer. D’autant que, monstre sacré, comme on dit, du cinéma français, Depardieu est aussi, plus simplement, ou plutôt, plus largement, un monstre tel que Corneille pouvait l’entendre à propos de sa pièce L’Illusion comique : « Voici un étrange monstre que je vous dédie. Le
premier acte n’est qu’un prologue, les trois suivants font une comédie imparfaite, le dernier est une tragédie, et tout cela cousu ensemble fait une comédie. Qu’on en nomme l’invention bizarre et extravagante tant qu’on voudra, elle est nouvelle, et souvent la grâce de la nouveauté parmi nos Français n’est pas un petit degré de bonté… ». Gérard Depardieu est de cette sorte de monstre. Un acteur protéiforme, l’artiste, la star, et le garçon des rues de Châteauroux avec ce passé romanesque de délinquance juvénile. Un personnage, comme tout acteur. Le professionnel. Celui qui va participer à la création du personnage. La composition, comme il disait « il faut avoir l’humilité de s’échapper de soi-même et avoir la force de se faire remplir par un autre. » Et casser le moule pourrait-on ajouter. Professionnel, il est capable aussi de jouer comme un amateur, comme un acteur vierge, obligé d’aller piocher dans son vécu pour trouver et exprimer les sentiments d’un personnage. Ce n’est pas pour rien que Pialat, sur la dizaine de films qu’il a réalisée, en a tourné quatre avec Depardieu. Un mystère Depardieu comme Le Mystère Picasso, le film de Clouzot, où l’on voit le peintre peindre sur sa toile de verre un poisson qui sera finalement une poule. Une force de la nature, brute, monumentale, par la carrure et le jeu, et à la fois la vulnérabilité, et la féminité aussi, et la féminité surtout. « Il est millénaire, archaïque, vertigineux », dira de lui Marguerite Duras… Il a tellement incarné Cyrano que l’on ne peut désormais imaginer le personnage autrement que sous ses traits. Mais quand il saute dans le pantalon d’Obélix, on ne voit que Depardieu, on ne voit que Depardieu qui fait Obélix, et jamais le compagnon d’Astérix… Et la question qui se pose est : quel type d’acteur est donc Gérard Depardieu ? Et peut-on lui appliquer la politique des acteurs telle que Luc Moullet l’a développée à propos des acteurs hollywoodiens ?…
Franck Lubet