Il y a cette séquence. Lee Marvin marche tout droit, d’un pas décidé. Il marche sur un travelling arrière. Il marche droit sur la caméra, la fait reculer. Il marche droit sur la caméra, le regard vers un ailleurs, braqué sur un au-delà, fixant le hors-champ. Il marche dans un couloir et ses pas résonnent comme un métronome. La séquence est longue mais elliptique. Le montage est alterné. De l’autre côté, Angie Dickinson se prépare, se maquille, s’apprête. Mais toujours, le son est celui des pas, qui résonnent, qui claquent. Jusqu’à ce qu’il défonce la porte. On est dans Point Blank, Le Point de non retour. Le personnage de Marvin s’appelle Walker. Celui qui marche. Il revient, il est de retour. Et il marche comme un fantôme. Les autres ne semblent pas le voir. Ou quand ils le voient, ils ont peur. Il est censé être mort. Laissé comme tel à Alcatraz. Il revient. En ligne droite. La narration, elle, avance comme un bégaiement. Mais toujours tendue vers, comme une ligne, jamais en zigzag,
comme un « à la ligne ». Alors que le film se finira à Alcatraz. Comme si tout cela n’avait été que le fantasme, la projection mentale d’un mourant. Comme une boucle, une spirale. Comme un labyrinthe, un purgatoire. Comme Les Ruines circulaires de Borges.
Le Point de non retour est la narration labyrinthique d’un personnage qui marche droit dans une histoire circulaire. Cela pourrait s’appliquer à tout le cinéma de John Boorman. Cela pourrait être la définition, la profession de foi ou le manifeste, du cinéma de Boorman. La trajectoire d’un cinéaste unique à travers les boucles de l’histoire du cinéma.
Le cinéma, dans sa manière de s’inscrire dans le temps, serait comme les ondes, circulaires, à la surface d’une étendue d’eau après qu’on y a jeté une pierre. Différentes ondes dans cette étendue, différentes pierres : les genres. Et c’est dans ces ondes, celles d’un genre cinématographique, que John Boorman situe son cinéma. Il n’en suit pas pour autant les courbes. D’une ligne droite, il en traverse au contraire les différents cercles et les brise. Boorman inscrit toujours ses histoires dans un genre : le film noir (Le Point de non retour), le film de gangster (Le Général), la science-fiction (Zardoz), l’épouvante (L’Exorciste II), le film historique (Excalibur), le film d’aventures (La Forêt d’émeraude), le survival (Délivrance), la fable (Leo the Last), la comédie (Tout pour réussir), le film de guerre (Duel dans le Pacifique, La Guerre à sept ans), le film d’espionnage (Le Tailleur de Panama)…
Il s’inscrit dans la tradition d’un genre, mais en revisite constamment les codes. Pas tant, comme Kubrick, pour les réécrire, que pour y écrire sa propre histoire. Boorman, à travers ses films, brise les cercles d’un genre cinématographique pour donner naissance à un nouveau mouvement centripète ; celui de sa propre pierre, son cinéma. Parce que s’il part toujours d’un genre, c’est pour en déborder très vite les frontières et raconter la trajectoire d’un individu, face à la société, à la nature ou à lui-même, comme une quête initiatique. Poser un lieu clos et une quête, que l’on quitte ce lieu, y pénètre et/ou que l’on soit amené à y retourner, que l’on s’y perde ou que l’on s’y retrouve. Camelot et le Graal dans Excalibur, Alcatraz dans Point Blank, la jungle dans La Forêt d’émeraude, la frontière birmane et la jungle encore dans Rangoon, l’île dans Duel dans le Pacifique, le vortex dans Zardoz, la maison dans Leo the Last ou Tout pour réussir… Et dans ce système, Boorman interroge toujours la dichotomie barbarie / civilisation. L’eau y est un élément primordial, qu’il faille la traverser (Duel dans le Pacifique, Rangoon, Point Blank), qu’il faille la descendre (Délivrance), qu’il faille la libérer (La Forêt d’émeraude), qu’elle soit régénératrice (Leo the Last, Excalibur) ou source de danger… L’eau, comme la vie, tumultueuse, qu’il y a dans les films de Boorman. L’eau, comme cette étendue qu’est le cinéma et dans laquelle la pierre de Boorman, son cinéma, crée de nouveaux cercles qui se font écho. Et qu’il relie d’une ligne droite, comme La Guerre à sept ans est aussi un film autobiographique dans lequel Boorman cinéaste filme un Boorman enfant qui regarderait le futur Boorman cinéaste. Une œuvre qui crée sa propre circularité entre les films sans jamais tourner en rond.
Franck Lubet