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Ciné indé from USA / 1

Image granuleuse, cadrage tremblotant et personnages saisis dans le vif de décors naturels, voici en quelques clichés les attributs attendus d’un film indépendant américain. Clichés ou attendus, les mots sonnent plutôt péjorativement, mais c’est peut-être qu’aujourd’hui ce que l’on appelle cinéma indé tient de la posture, estampillé « Sundance » comme le label rouge pour les poulets. Une norme pour ce qui est quasiment devenu un genre. Un genre formaté, dont on a retenu la forme plus que le fond. Depuis la fin des années 90, le cinéma indépendant est devenu un marché. Victime de son succès, fort de l’engouement d’un public qui n’était jusque-là considéré que comme une niche, le phénomène a fini par être récupéré par l’industrie. Aujourd’hui, les films indépendants gagnent des Oscars : reconnaissance ou symptôme d’un produit édulcoré ? Cela fait belle lurette que Sundance est devenu une institution, belle lurette que les structures de production indépendantes sont des filiales de Majors : Miramax se vendait à Disney en 1993, New Line appartient à la Warner, Fox Searchlight Pictures est la branche « auteur » de la 20th Century Fox… Les années 90 ont sorti le cinéma indépendant de son ghetto. Une victoire qui lui a peut-être bien coûté son insolence. Une victoire à la Pyrrhus qu’une telle rétrospective permettra de mesurer. Retour, pour cela, sur une notion d’indépendance dans le cinéma américain qui n’est pas toujours très évidente.

Cette indépendance, on l’aura compris, est avant tout une question économique. À la base, est indépendant un film produit en dehors du système. Est indépendant ce qui est hors des grands studios, des Majors. La compagnie Universal, quand elle est créée dans les années 1910 par Carl Laemmle, est indépendante. Elle s’oppose à la M.P.P.C., le trust monté par Edison. La R.K.O. des débuts l’est autant, se positionnant sur un marché différent de celui de la MGM et consorts, produisant exclusivement des films de série B (qui sont d’abord des films à petit budget, mais ne constituent pas un genre). United Artists est créé par Chaplin, Fairbanks, Griffith et Pickford pour garantir leur indépendance, créative, mais surtout financière (gagner plus d’argent que sous contrat pour un studio). Après son passage à la MGM, David O. Selznick fut producteur indépendant et son Autant en emporte le vent, de fait, un film indépendant… Cette notion d’indépendance est avant tout à but lucratif. Une indépendance qui ne vise pas tant à briser l’hégémonie hollywoodienne et les standards qu’elle véhicule qu’à prendre sa part du gâteau. Et d’autres indépendants ont ainsi œuvré dans le cinéma américain, tels Roger Corman, plus tard, dans un autre registre qui s’assume autant qu’il porte bien son nom : le cinéma d’exploitation. Et cette notion, on peut la prêter à ce cinéma qui se dit indépendant aujourd’hui, tel que le représentent les Carl Laemmle des années 2000, les frères Weinstein (fondateurs de Miramax et producteurs récemment de Fighter).

À cette notion de production indépendante s’oppose ce que l’on va appeler « le cinéma indépendant » à proprement parler, né dans les années 50 et qui poussera son âge d’or jusqu’aux années 90. La production est toujours indépendante, mais elle ne vise plus à concurrencer Hollywood, elle se démarque d’Hollywood. Plus seulement hors d’Hollywood, mais contre le cinéma traditionnel que représente Hollywood. On parlera d’ailleurs au départ de cinéma de New York – ce qui est assez amusant quand on se souvient qu’au début du cinéma américain, l’industrie cinématographique était localisée à New York et dans le New Jersey et que, poussés par la guerre des brevets que leur menaient Edison et son trust, ceux que l’on appelait alors indépendants avaient fui en Californie. Juste retour des choses, New York devenait le berceau d’un cinéma qui fuyait la Californie et s’érigeait contre l’hégémonie hollywoodienne. Le cinéma indépendant est alors une appellation qui ne définit pas un genre mais regroupe des films fauchés qui racontent autrement des histoires qu’Hollywood ne raconte pas. La pure fiction côtoie alors le cinéma expérimental, le film intimiste, le cinéma politique, dans ce qui reste avant tout du cinéma underground. Pas de structure de production et encore moins de diffusion. Jonas Mekas ou Robert Kramer montent des coopératives, John Cassavetes lance des souscriptions quand il n’hypothèque pas sa maison. Comme le terme « indépendant » était jusque-là péjoratif dans le cinéma américain (considéré de moins bonne qualité qu’une série B), le cinéma indépendant est marginal. Il n’est pas plus un mouvement qu’un genre. Il est une sorte de bannière sous laquelle rallier des cinéastes qui inventent de nouvelles formes de cinéma. Il n’est plus seulement une question de production indépendante, mais de cinéastes indépendants, mus par un désir de cinéma, brut et viscéral, découvrant un nouveau territoire, vierge et sauvage comme ne le sera jamais même le Nouvel Hollywood. Des années 50 aux années 70, le cinéma indépendant est un laboratoire et une école. Dans les années 80, il deviendra un modèle, mais on y reviendra en février 2012 pour un « Ciné indé from USA / 2 ».

Franck Lubet

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