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Jean-Claude Carrière

Romancier, essayiste, dramaturge, acteur, scénariste, Jean-Claude Carrière est-il encore à présenter ? Des scénaristes français qui officient depuis le début des années 60, il est le plus réputé ; le plus connu aussi du large public avec Michel Audiard. Comment le présenter alors ? Par quel bout le prendre, tant il a de cordes à son arc ? Des cordes qui sont autant celles d’un arc que celles d’un violon. Parce que Jean-Claude Carrière est un Stradivarius. Il est aussi un archet. Le Stradivarius et l’archet.

C’est en passant d’abord d’une corde à l’autre que l’on trouvera un premier accord, celui de la multiplicité, celui de la pluralité. Comme son nom offre déjà en lui-même plusieurs sens, le métier, le chemin, la voie, l’arène ou le sol d’où l’on extrait des matériaux de construction, ses activités, comme ses centres d’intérêts, sont multiples. Roman, essai, théâtre, cinéma, mais aussi la chanson, le dessin, la télévision, ou encore la création et la direction de la FEMIS… Plus de quatre-vingt scénarios, une quarantaine de livres, une vingtaine d’adaptations et créations théâtrales ; une série numéraire qui en fait une véritable machine à écrire. Presque mécanique, tant il passe avec aisance d’une technique d’écriture à l’autre, d’un sujet à l’autre aussi. Une machine, un instrument fabuleux qui ferait presque oublier qu’il y a une discipline derrière, qu’il y a un homme discipliné, doué d’un appétit vorace de raconter des histoires, alimenté par une curiosité intarissable.

De la pluralité encore quand on réduit les multiples. Parce que si l’on réduit Jean-Claude Carrière au seul scénariste, c’est encore toutes les facettes d’un seul métier qu’il nous fait découvrir. Le scénario original, écrit seul, par lui-même, ou d’après lui-même (*L’Alliance*_). L’adaptation d’une œuvre littéraire pour le cinéma, passant de la série noire (La Chair de l’orchidée) aux monstres de la littérature : Günter Grass (Le Tambour), Kundera (L’Insoutenable Légèreté de l’être), Dostoïevski (Les Possédés_), Choderlos de Laclos (Valmont), Giono (Le Hussard sur le toit), Rostand (Cyrano de Bergerac), Proust (Un amour de Swann)… Facettes auxquelles il faut encore ajouter le script doctor, généralement non-crédité au générique, appelé à la rescousse pour débloquer un scénario. Facettes dont il faut saluer la richesse des collaborations : Pierre Etaix, Luis Buñuel, Milos Forman, Patrice Chéreau, Jean-Paul Rappeneau, Peter Brook, Louis Malle, Nagisa Oshima, Volker Schlöndorff, Jean-Luc Godard, Jacques Deray… Si le scénariste est un chasseur de têtes, Carrière est un chasseur de fauves et sa collection, admirable de renom et de variété, la plus excitante à visiter.

C’est par cette pluralité-là que l’on peut enfin toucher la singularité de Jean-Claude Carrière. C’est là que le stradivarius se fait archet. De toutes ces cordes sur lesquelles les cinéastes puisent les notes qui feront la mélodie de leur film, il est en réalité l’archet (ses cordes se font crins) qui glisse et appuie sur celles des cinéastes. Ou comme il disait, lors d’une interview passée, à propos de son travail avec Luis Buñuel : « Ma part de création avec Buñuel consiste à le pousser à faire le film qu’il doit faire ». Quelle magnifique définition d’un métier trop souvent arrêté à la frustration ou la sous-estimation, trop souvent défini contre le cinéaste, alors qu’il est un moment de création partagé. Et on pourra l’appliquer à tous les cinéastes avec lesquels il a travaillé. Quelle magnifique preuve de créativité, d’autant que passées les polémiques des années 30 pour savoir qui du scénariste ou du cinéaste était l’auteur, Carrière entre dans le métier quand se forge en France l’idée que seul le cinéaste est auteur ; et que la plupart des cinéastes, dorénavant, écriront leur propres scénarios. Humble, créateur entièrement au service de la création, pluriel et protéiforme, de ses cinquante ans de carrière, il est unique, inventant un art singulier : pousser des cinéastes à faire les films qu’ils doivent faire. On l’en remercie.

Franck Lubet

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