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Ciné indé from USA /2

Suite de notre diptyque sur le cinéma indépendant américain commencé en mai dernier. Après l’effervescence de la première partie, qui courrait des années 1950 à la fin des années 1970, voici la reconnaissance qui a couru des années 1980 aux années 2000. Comment le cinéma indépendant, d’une éthique est devenu une esthétique. Et d’une esthétique, une étiquette. Comment ce qui était l’esthétique d’une économie de moyens est devenu une économie par le moyen de son esthétique. Bref, comment la marge est devenue un marché ; la faute à son succès.

1994 : Pulp Fiction remporte la Palme d’or au Festival de Cannes. Hué, Quentin Tarantino répond aux sifflets par un doigt d’honneur : la rock’n roll attitude que l’on peut attendre d’un indé. C’était la grande époque du cinéma indépendant. Son point d’orgue. Mais ce doigt d’honneur de 1994, ce sera aussi, dans les années qui ont suivi, celui de l’industrie à l’indépendance. Le cinéma indépendant est devenu bankable. Il y a un public pour ça. Alors les studios investissent dans ce nouveau label. Il entre en bourse. Les budgets augmentent considérablement. Alors on formate. Alors on le réduit à une recette, l’exemple parfait de cette nouvelle cuisine étant Will Hunting (1997) pensé, écrit et développé comme une machine à Oscars par deux jeunes petits malins inconnus : Matt Damon et Ben Affleck. Tarantino travaillait dans un vidéo-club quand il a écrit Reservoir Dogs, Kevin Smith, dans l’épicerie où a été tourné Clerks, alors pourquoi pas eux ? Le succès est à portée de main, il faut être malin. Le cinéma indépendant est une start-up. Et fort de ses succès justement, sous l’impulsion notamment de Miramax (la Major de l’indie qui s’est vendue à Disney en 1993), le cinéma indépendant est venu jouer dans la cour d’Hollywood. Il est devenu un tremplin, un marchepied pour Hollywood. Fini le Do It Yourself new-yorkais qui a fait sa renommée. Terminés les films tournés avec des copains sur un crédit pour acheter un ordinateur (Hal Hartley pour L’Incroyable Vérité en 1989). Désormais ce qui était le budget d’un film indé du début des années 80 suffit tout juste à payer la consommation de soda d’Harvey Weinstein (le patron de Miramax jusqu’en 2005). Désormais le cinéma indé est un train en marche dans lequel on saute pour gagner la côte Ouest. Ce sera son talon d’Achille, n’être plus indépendant que de nom, attaché à son label comme à un slogan publicitaire dans les années 2000. Primé à Sundance. Une étiquette. Un produit marketing pour toucher une certaine marge, mais la plus large possible. Le cinéma indépendant n’est plus une alternative à Hollywood, il en est une branche, économiquement, et pour les acteurs, un moyen d’y parvenir. Une bulle comme on dit d’internet ou de l’immobilier, que la spéculation a depuis crevée.
1984-1994, de Stranger than Paradise à Pulp Fiction, ou l’âge d’or du cinéma indé américain.
Bien entendu, comme toute généralité, une telle affirmation n’est pas tout à fait juste. Le cinéma indépendant américain a perduré. Il est même en train de renaître, qualitativement, depuis le retrait progressif des Majors et des fonds d’investissement dans son financement, et l’arrivée d’une nouvelle génération de cinéastes new-yorkais épris de liberté et élevés au DIY (le Do It Yourself, ou faites-le vous-même) : Ronald Bronstein, les frères Safdie, Ramin Bahrani… (voir le numéro de septembre 2011 des Cahiers du cinéma). Un nouveau ciné indé, indépendant de Sundance ?… à suivre.

Reste cette période, 1984-1994, 80/90 pour être plus large, âge d’or d’un cinéma indépendant tout feu tout flamme. On l’a vu précédemment, les années 60/70 ont été un creuset, un laboratoire. Le cinéma de genre, l’underground et l’expérimental s’y côtoyaient. On pouvait passer de Kenneth Anger à Cassavetes. Ce labo a fait école. La génération des années 80 en a fait un genre à part entière en parvenant à une forme totalement aboutie. Et quand on dit « Cinéma indépendant », c’est à elle que l’on pense : Jim Jarmusch, Hal Hartley, Spike Lee, Gus Van Sant, Kevin Smith, Larry Clark, David Lynch, les frères Coen, Abel Ferrara, Quentin Tarantino… On énumère ces noms et on voit que l’hétérogénéité des années 60/70 n’a pas disparu. Les années 80 l’ont labellisée (Sundance n’y est pas étranger ; reconnaissons ses qualités comme ses limites). Et pour toute une génération qui a grandi avec le cinéma dans les années 80/90, le cinéma indé a été une idée de cinéma autrement, un espace de liberté et de contre-culture. L’équivalent de ce qu’a pu être la Nouvelle Vague pour les jeunes cinéphiles des années 60, une bannière sous laquelle se retrouver. Un terrain de chasse pour de nouveaux auteurs que rien ne rassemble sinon le désir commun de faire des films personnels, dans la forme et le contenu. Une époque de désir et de curiosité où l’on allait au cinéma comme on achetait des disques (les labels indépendants de musique explosaient au même moment) : avide de découverte et de se prendre une claque. Au vu de cette programmation ce sont des paires de claques qui remontent aux joues. Elles n’ont rien perdu de leur feu.

Franck Lubet

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