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Jean Grémillon

Du jeudi 15 mai 2014
au samedi 31 mai 2014


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Il est le plus grand des cinéastes français méconnus. Le cinéaste maudit par excellence, si l’on n’avait pas confisqué l’expression pour Jean Vigo. Maudit parce que sa conception du cinéma ne pouvait s’adapter à une approche mercantile de la chose et que, malgré ses succès notoires, le moindre échec commercial d’un de ses films le plongeait dans une période noire. Maudit parce que mort prématurément. Maudit parce qu’oublié de la grande histoire du cinéma. Pris en étau entre Carné et Renoir. Un franc-tireur. Pas assez tape-à-l’œil. Et pourtant, lui qui vient d’une formation musicale est de ceux qui s’expriment en images avec le plus de profondeur d’âme. Victime d’une cinéphilie qui a besoin de se fabriquer des héros – et des ennemis – et de les réviser de temps à autres. Ce temps-là semble venu. Des éditions DVD, la ressortie en mars dernier de Lumière d’été, restauré par la Cinémathèque française (dont il fut président de la Libération à 1958) et SNC, une rétrospective à la Filmothèque du Quartier Latin en avril, au British Film Institute et à la Cinémathèque québécoise en 2013, au festival Il Cinema Ritrovato de Bologne en 2012, à la Cinémathèque suisse en 2011… Sans oublier le dossier que lui ont consacré les Cahiers du cinéma en octobre dernier, une revue qui avait quelque peu manqué sa rencontre avec le cinéaste en d’autres temps. Signe d’un rendez-vous à ne pas manquer. Pas pour la Cinémathèque. Pour la cinéphilie d’aujourd’hui. Pour le cinéma. De même, il ne s’agira pas de donner à réévaluer – tous ceux qui la connaissent s’accordent à saluer et souligner la qualité de l’œuvre de Grémillon. Mais d’élargir le cercle. Parce que si une rétrospective peut parfois prendre des allures de prosélytisme, tel est bien le désir de celle-ci. Entrer dans le cœur des spectateurs à défaut du Panthéon du cinéma.

Grémillon (1901-1959) est entré en cinéma par la musique. En accompagnant des films muets – il composera également des musiques de film, pour certains des siens, comme pour le Quatorze juillet de René Clair – avant d’en réaliser. Par la musique et par le documentaire qui sera une donnée primordiale de son cinéma. De son rapport au monde et au réel. « Tout film peut se ramener à un film documentaire, écrira-t-il. Documentaire d’états psychologiques dans la plupart des cas, documentaire du subconscient dans certains cas particuliers. » Grémillon ne fera pas de distinction entre documentaire et fiction, comme entre films de commande et films personnels. Quel que soit le sujet, il est mû par un même objectif : le réalisme de l’indicible et de l’invisible. Le réalisme des sentiments, et des moins raisonnables : la passion. Un réalisme de l’occulte en quelque sorte. Un réalisme qui passe par le travail de la forme. Et que l’on pourrait définir, en craignant d’être réducteur, de mélodrame d’avant-garde. Mais reportons-nous plutôt à cette réflexion qu’il donna en 1951 dans un article de L’Écran français et qui sonne à la fois comme une note d’intention et la meilleure définition de son cinéma : « L’homme est en contact quotidien avec la matière. La matière proposée par la nature est incohérente ; il faut donc un système pour l’organiser. Tout système implique la rigueur. La rigueur est dans le mode opératoire et c’est dans l’atelier du vitrier, du peintre, du forgeron qu’on trouve l’organisation de la matière. Ceci, je pense, est vrai pour tous les métiers, du premier au dernier. Si nous réduisons ces lieux communs au cinéma, nous pouvons dire, en d’autres termes, que l’expression cinématographique cherche, par le moyen des images et des sons, le chemin qui conduit aux régions ignorées des êtres et des choses, non par curiosité ou délectation, mais bien pour y trouver ou y rejoindre plus exactement leur secret. Pour ma part, c’est cela mon métier, et que ce métier me soit “familier” (ce à quoi je tiens le plus) est un long apprentissage ! Oui – c’est cela que je voudrais dire – aller au cœur des choses, déceler ce qu’il contient, le révéler pour le rendre évident, c’est cela le grand apprentissage. » Et c’est cela le cinéma de Grémillon. Un révélateur qui imprime sur le blanc écran ce que l’on a sous les yeux et que l’on ne sait voir, comme le procédé chimique du développement en photographie. Une de ces révélations, qui ne manquera pas de sauter aux yeux, est l’importance accordée aux personnages féminins. Les femmes sont les personnages forts du cinéma de Grémillon. Des personnages féminins extrêmement modernes, étonnamment lucides pour le cinéma de l’époque. Lucides par rapport aux personnages masculins, aux sentiments et au désir. Que ce soit Laurence Clavius, troublante Daïnah qui s’amuse dangereusement à séduire sous les yeux de son mari des hommes dévorés de désir animal. Que ce soit Mireille Balin, dans Gueule d’amour, qui rend fou d’amour et de jalousie un Gabin qui représente alors l’idéal masculin. Que ce soit Madeleine Renaud dans L’Étrange Monsieur Victor et la façon dont elle ouvre les volets pour couper court à un moment un peu trop intime avec un homme dont elle est pourtant tombée amoureuse. Que ce soit Michèle Morgan dans Remorques, bousculant les certitudes conjugales du brave Gabin. Que ce soit Madeleine Robinson dans Lumière d’été, qui pourrait avoir pour nom Liberté. Que ce soit, bien sûr, Madeleine Renaud dans Le Ciel est à vous, prête à sacrifier sa famille pour vivre sa passion. Ou encore Micheline Presle dans L’Amour d’une femme, qui préfèrera renoncer à l’amour par amour pour son métier. Etc. Des femmes indépendantes, voire libérées. Et toujours des femmes ordinaires. Pas des femmes fatales. Parce que Grémillon est le cinéaste de l’ordinaire. Et son art consiste à le transfigurer.

Franck Lubet