Suite aux dernières annonces, la Cinémathèque de Toulouse se réjouit de pouvoir de nouveau accueillir le public.

Mercredi 19 mai, réouverture de la billetterie (sur place et en ligne), de la bibliothèque (du mercredi au vendredi, de 14h à 19h, sur rendez-vous) et début de l’exposition « HOLYWOODOO, Incredible Movie Posters du Ghana ».

Vendredi 21 mai, reprise des séances avec le cycle « Scope ».

Zoom Arrière 2016

Du vendredi 01 avril 2016
au samedi 09 avril 2016


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Il y a dix ans : Zoom Arrière. Il y a dix ans : le patrimoine. Il y a dix ans (plus de dix ans après la dernière édition de CinéMémoire, festival international de films retrouvés et de films restaurés qui fit les beaux jours du patrimoine cinématographique au début des années 1990), la Cinémathèque de Toulouse lançait Zoom Arrière, un nouveau festival de cinéma français entièrement consacré au patrimoine cinématographique international. Dix ans. Une époque où le patrimoine, en France, ne bénéficiait pas de l’audience qu’il a aujourd’hui. Une époque où le mot même « patrimoine » tenait de la connotation péjorative, résonnant trop souvent comme poussiéreux. Un mot que l’on hésitait à prononcer alors. Il y a dix ans.

Depuis, l’Institut Lumière a lancé le festival Lumière. Depuis, la Cinémathèque française a lancé Toute la mémoire du monde. Depuis, l’ADFP (Association des Distributeurs de Films de Patrimoine) a lancé Play It Again !. Depuis, Pathé a ouvert avec les Fauvettes un multiplexe consacré aux films de patrimoine. Depuis… En dix ans, les ressorties de films du patrimoine en salles se sont multipliées, les chaînes du câble spécialisées se sont pérennisées et la VoD apporte désormais sa pierre à l’édifice. En dix ans, le mot s’est ennobli. En dix ans, comme on dit de l’immobilier, le patrimoine a pris de la valeur, une certaine plus-value même. Et on ne peut que s’en réjouir ; en veillant toutefois à ce qu’il ne soit pas rattrapé par les lois du marché.

Le patrimoine est à la fête. Et pour sublimer cette fête, on peut compter sur la restauration. Pas celle des buffets, mais bien celle des films. Leur rendre leur éclat, leur jeunesse, leur intégrité, leur virginité originelle. En faire des nouveautés. En faire une actualité. Au point d’en devenir un label de qualité : « certifié restauré ». (Détourné parfois par certains petits malins confondant opportunément « restauré » et « numérisé » – ce qui n’est pas tout à fait la même chose). La restauration est devenue désormais un élément incontournable du patrimoine cinématographique. Non qu’elle n’existât pas avant, bien au contraire, mais appuyée par l’arrivée des outils numériques, dopée, accélérée, elle est devenue le point d’orgue d’un patrimoine cinématographique retrouvé. On pourrait presque dire un patrimoine réinventé. La restauration fait désormais l’actualité du patrimoine. Et elle n’est plus l’apanage des archives.

Or, les cinémathèques ont toujours été dans l’inactualité – des voyageurs du temps en quelque sorte. Leur raison d’être et leur luxe finalement. Parce qu’elles se situent moins sur une ligne patrimoniale que sur un plan historique. Elles ne parlent pas de films de patrimoine, manière policée de dire « vieux films » face au diktat de l’actualité des sorties salles, mais considèrent le cinéma dans son ensemble comme patrimoine, c’est-à-dire comme objet de culture et non comme un objet de consommation sanctionné par une date de validité. Ce patrimoine, elles le constituent. Glaner et conserver sans jugement de valeur le maximum de films venus de tous les horizons (époques, nationalités, genres) : leur partie conservation. Et elles l’interrogent – leur partie programmation – en mettant en regard et en faisant dialoguer des films ensemble. Écrire et réécrire l’histoire du cinéma. Raconter des histoires qui font l’Histoire. Et en bouger les lignes. À la fois jardin et jungle, un jardin à entretenir et une jungle à défricher, les cinémathèques font de nous des jardiniers et des explorateurs.

La restauration dans tout ça ? C’est justement la question. La restauration est la clé de voûte des archives. Celle qui permet la meilleure diffusion, celle qui ouvre à la redécouverte, celle qui valorise. Celle qui unit conservation et programmation, qui les réconcilie aussi quand l’une veut protéger à tout prix les copies, au risque de ne plus les laisser sortir, et que l’autre veut montrer à tout prix, au risque d’endommager les copies. Une machine à griffer, à déchirer et à broyer disait, à propos du projecteur, Vincent Pinel lors du colloque de Cerisy (1985) sur la restauration des films. Un risque que le numérique, s’il pose encore beaucoup de questions, notamment au sujet de la conservation de ce nouveau support, aura au moins en partie réglé.

La restauration ? LA réponse ? L’avenir des cinémathèques ? Du patrimoine ?… Elle a aussi ses limites, ou du moins en pose certaines. En programmation justement, où les restaurations apparaissent comme des îlots au milieu de l’océan cinématographique – elles peuvent former un archipel, pas encore un continent. Parce que si l’on montre des films restaurés toute l’année, au cours des différentes programmations de la saison, on ne peut en revanche monter toute une programmation uniquement à partir de restaurations. Et quand elles font l’objet d’une programmation spécifique, généralement dans les festivals du type de Zoom Arrière, c’est dans une section identifiée comme telle et qui les rassemble en florilège : une actualité des restaurations qui finit par exclure toute idée de programmation. Faut-il donc en occulter une pour rendre visible l’autre ? La question peut sembler exagérée, voire poussive. Il n’empêche qu’on se l’est posée à chacune des éditions de Zoom Arrière.

En décidant de prendre la restauration comme unique thème pour cette dixième édition, nous avons voulu la mettre au défi de la programmation. La libérer de son actualité pour l’embrasser dans son histoire. Parce que l’on peut désormais parler d’une histoire de la restauration comme on parle d’une histoire du cinéma. Marie Frappat nous en dira deux ou trois choses qu’elle sait d’elle. Mais derrière LA restauration, il y a aussi – avant tout – des copies (plus que les films eux-mêmes) qui cachent des histoires dignes d’un roman d’aventures et des négatifs qui recèlent bien des secrets. En choisissant la restauration comme thème unique de cette dixième édition, c’est aussi cette dimension que nous avons voulu révéler. Le romanesque du travail de restauration plutôt que sa seule technicité. La dévier du scientifique pour l’amener sur les rives de l’alchimie. Les gens de cinémathèque sont des explorateurs de pellicule, disait Raymond Borde. Et nul meilleur aventurier que Luciano Berriatúa, véritable archéologue des archives entre Indiana Jones et Champollion, pour nous mener dans des contrées insoupçonnées.

La restauration donc : une histoire, des histoires. Une qui s’écrit, les autres qui se racontent. Peut-on monter une programmation à partir de là ? Pour cela, nous avons invité huit archives européennes à présenter en deux séances chacune des restaurations qui ont été toute une histoire pour elles ou qui tiennent une place à part dans leur histoire. Elles ont répondu à l’appel et ont joué le jeu. Cela donne une programmation hétérogène, éclatée en surface mais riche en profondeur. Une programmation de films restaurés qui ont en commun d’avoir une histoire, d’être une histoire en soi, et finalement des objets cinématographiques uniques plus que des films. Elles présenteront elles-mêmes ces histoires et échangeront autour d’une table ronde sur la place qu’occupe la restauration dans leur travail et dans le paysage cinématographique actuel.

Et pour finir, nous avons placé cette édition sous le patronage d’un petit film oublié. Un film de 1924 d’Édouard Chimot. Un petit film perdu dont on a tiré d’un photogramme le visuel de l’affiche de Zoom Arrière 2016. Il n’en reste plus qu’une douzaine de minutes sauvées d’un nitrate en décomposition issu de nos collections et sauvegardé par le CNC. Il racontait l’histoire d’une veuve empêchée de refaire sa vie avec un autre homme par le fantôme de son mari. Réduit à l’état de fragments et irrémédiablement dégradé dans sa chair, passant du film de fantôme à un état de film fantôme, il est devenu un véritable poème surréaliste. Son titre : Survivre. Tout un programme. Il sera projeté pour la soirée d’ouverture. Un de ses intertitres dit : « Le fantôme du passé détruisait la trompeuse illusion du présent. »
Et c’est peut-être là une définition de ce qu’est au fond une restauration. Ne reste plus alors qu’à convoquer un autre intertitre, plus fameux celui-là, tiré d’un film qui l’est non moins : « Et quand il eut dépassé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre ». Nous vous invitons à franchir aussi le pont.

Franck Lubet
Responsable de la programmation

Bibliographie sélective – la restauration de films