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Le cinéma policier français (partie 1)

Du mardi 03 mai 2016
au mardi 31 mai 2016


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Du cinéma policier français (partie 1)
du muet aux années 50

Le cinéma français, cela nous a été suffisamment répété, est plus porté sur le cinéma d’auteur que sur le cinéma de genre. Mais il y a le policier. Et s’il devait y avoir un genre propre au cinéma français, ce serait bien le cinéma policier. À la manière du western pour le cinéma américain. Un genre qui l’a marqué considérablement. Un genre qui apparaît très tôt (Histoire d’un crime de Ferdinand Zecca, 1901) et qui n’est depuis jamais passé de mode. Un genre qui a su rassembler cinéma populaire et auteurs. Le polar. Comme on l’appelle vulgairement. Le polar, pour l’appeler par son petit nom ; son diminutif affectueux, comme ceux que l’on donne à ceux que l’on aime. Parce qu’on l’aime le polar. Mais avant d’aller plus loin, parce qu’il a – et ce n’est pas la dernière de ses qualités – une tendance à provoquer et entretenir la confusion, qui est-il ?

Anthropométrie du genre par le patron de Rivages/Noir et éminent spécialiste du genre, François Guérif (in Le Cinéma policier français, Éd. Henri Veyrier, 1981) : « Qu’est-ce qu’un film policier ? Si l’on se réfère à la citation de Chesterton (L’essentiel du roman policier consiste en la présence de phénomènes visibles dont l’explication est cachée : c’est là, si l’on y réfléchit, l’essentiel de toutes les philosophies), nous pourrions dire que c’est un film où une enquête dévoile peu à peu une vérité cachée, laquelle sous-entend un délit, qui n’est pas toujours un crime de sang. Ce délit peut avoir été commis par un individu isolé, des êtres au service d’un système politique ou d’une société. Le film policier tient aussi du film d’aventures et se passe dans tous les milieux sociaux. Il recouvre des catégories différentes : énigme, thriller, film noir, psychologie criminelle, étude de mœurs, etc. Nous pourrions également lui appliquer la remarque que Robin Forsythe fait à propos du roman : “le roman policier intellectuel divertit le lecteur en le persuadant qu’il réfléchit, le thriller en faisant de son mieux pour l’empêcher de réfléchir”.
Le film policier a deux types essentiels de personnages : celui qui commet le délit et celui qui cherche à découvrir comment a été commis le délit et/ou à mettre hors d’état de nuire le responsable du délit ; autrement dit, le flic et le truand, le juge et l’assassin, le chasseur et le chassé. Dans ce dernier cas, et dans la catégorie suspense, cela peut être l’assassin et sa victime. En tout état de cause, le personnage est un véhicule qui permet de pénétrer partout et de dévoiler les vérités cachées que recèle le monde. Par ailleurs, comme tout film, le film policier reflète la société de l’époque à laquelle il a été tourné. Mais, en dévoilant ce qui se passe “derrière” la façade, en évoquant les interdits, en constatant l’évolution des lois, de la criminalité et de sa répression, il la reflète sans doute plus fidèlement qu’aucun autre genre ».

Merci, Monsieur Guérif. Tout est dit. Il n’y a plus qu’à voir. Car après tout, le plaisir premier avec le polar, d’en lire un ou d’en regarder un, c’est justement le plaisir. Pas besoin d’exégèse. Ou si l’on préfère, laissons-lui sa part de genre mineur. C’est pour cela qu’on l’aime aussi. Pour son dénigrement. Parce qu’il n’est pas considéré comme des beaux-arts.
On pourrait le défendre en rappelant combien il est important. On le devrait même. Parce qu’à travers lui, c’est effectivement une radiographie de la société française depuis le début du siècle dernier que l’on a sous les yeux. Tout autant qu’une histoire du cinéma français. Les premières décennies où films à trucs, actualités et burlesque se disputent le fait divers : Histoire d’un crime (1901), Capture du bandit Bonnot à Choisy-le-Roi (1912), La Police en l’an 2000 (1910), Les Inconvénients du cinématographe (1908). Où le feuilleton règne en maître : Fantômas (1913-1914) et consorts, jusqu’à la parodie délirante. Ne surtout pas manquer, avec le classique de Feuillade, Le Pied qui étreint de Feyder (1916)… Les années 1930, quand après avoir fortement influencé le cinéma américain en ses débuts, le polar français s’inspire en retour de quelques leçons venues de l’autre côté de l’Atlantique, tout en gardant le réalisme poétique en embuscade. Ces mêmes années 1930, où le Front populaire laissera bientôt place à une autre ligne de front – voir à ce titre le curieux Double crime sur la ligne Maginot (1937) qui traduit l’inquiétude de l’époque tout en voulant rassurer. La ligne tient bon… mais l’ennemi est à l’intérieur. Et effectivement, les années 1940, années noires, traduiront cet intérieur ennemi, au propre comme au figuré, de l’Occupation à la Libération…
On pourrait aussi en rappeler le côté transgenre, au-delà des variantes évoquées par François Guérif, donnant dans le drame comme dans la comédie, en passant par la romance (voir absolument pour cette dernière L’Assassin a peur la nuit, ne serait-ce que pour l’ouverture et le final). On devrait évoquer tous les grands noms, devant et derrière la caméra, jusqu’aux scénaristes et romanciers, qui sont passés entre ses mains pour lui donner ses lettres de noblesse. On devrait en faire le genre majeur du cinéma français (du cinéma tout court). Ce qu’il est. Mais on le préférera mineur. Celui qui creuse dans les profondeurs. On préférera en retirer le plaisir coupable. Des classiques du genre (Le Crime de Monsieur Lange, L’Assassin habite au 21, Picpus, Panique…), et il en manquera, mais aussi quelques pépites moins connues, pas nécessairement des chefs-d’œuvre (ne pas courir après le chef-d’œuvre est une qualité particulièrement appréciable du polar), que l’on vous invite à venir découvrir par vous-même.

Le champ d’investigation, tout autant que la production est prolifique, est large et, sans même viser l’exhaustivité, un deuxième tapissage ne sera pas de trop pour aller au bout de toutes les pistes. C’est pourquoi nous vous proposons ce cycle en deux temps. Du muet à la fin des années 1940, pour ce premier volet de l’affaire. Des années 1950 à nos jours dans un deuxième temps (saison prochaine). Un cycle en deux épisodes, ou pour reprendre la formule feuilletonesque qui a participé à la naissance du genre : à suivre. Affaire à suivre.

Franck Lubet, responsable de la programmation

Bibliographie sélective sur le cinéma policier français