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Martin Scorsese

Du mercredi 01 juin 2016
au dimanche 26 juin 2016


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Martin Scorsese
un affranchi à Hollywood, voyage à travers le cinéma d’un Américain

Faut-il encore présenter Martin Scorsese, cinéaste majeur du cinéma américain de ces quarante dernières années ? Ses films parlent pour lui. On peut en égrainer les titres comme les perles d’un chapelet. Mean Streets, Taxi Driver, Raging Bull, Les Affranchis, Casino, La Dernière Tentation du Christ, Les Nerfs à vif, Aviator, Shutter Island… Des films qui parlent à tous. Dont certaines répliques voire des scènes entières sont des chapitres incontournables du manuel du parfait petit cinéphile. Et ce, que l’on soit génération De Niro ou génération DiCaprio. Un cinéma vif, nerveux, inventif. Tout en mouvement et fluidité. Des histoires d’outsiders, de types ambitieux, ou simplement humains, qui veulent se faire une place au soleil jusqu’à se brûler les ailes tel Icare. Ascension et chute du héros. Des histoires violentes, qui ont à voir avec celle des États-Unis. Jeune, fulgurante. La naissance d’une nation comme une guerre de gangs. Une histoire de lutte de territoire. Pour un territoire. Lutte entre communautés et au sein même d’une communauté. Une histoire où l’existence – la reconnaissance – passe par le pouvoir. Et le pouvoir, par la violence et l’argent. Ou, quand le rêve américain tourne au cauchemar. Corrompu.
Chez Scorsese, on est seul. Même en famille, sacro-saint élément de son cinéma qui finit toujours par étouffer ou se lézarder. On naît seul. On se trouve une famille, on se cherche une place, un groupe social auquel on a besoin d’appartenir. Et puis on le détruit, ou il nous détruit. Entre trahison et culpabilité. Intégration / désintégration. Étranger de l’intérieur. Un affranchi qui ne sera jamais assimilé. Chez Scorsese, on est seul dans un groupe qui est à la fois refuge et danger, paradis et enfer – une grenade en guise de pomme. Ce n’est pas que l’on risque d’être chassé du Paradis, mais plutôt que l’on doit y faire sa place. Et c’est là que commence l’Enfer. Comme le ver est dans le fruit, le serpent est dans la pomme et il faut en croquer pour naître aux autres. Appartenir à la communauté. Jusqu’à l’isolement.
Ce besoin et ce désir d’appartenance, on les retrouve dans tous les films de Scorsese. Sous la forme d’un chemin de croix. Un parcours initiatique comme un martyre : son rapport à l’histoire des États-Unis, au sentiment (d’être) américain. Ce besoin et ce désir, ce sont ceux d’un enfant de l’immigration qui a grandi au sein d’une famille aimante dans un quartier communautaire, Little Italy. Ce sont aussi ceux d’un cinéaste new-yorkais qui rêve de Hollywood. Parce que si Scorsese nourrit ses histoires d’éléments autobiographiques, l’ensemble de son parcours cinématographique, en retour, ressemble aux histoires qu’il raconte. Le désir d’intégrer une grande famille : le cinéma. Être affranchi mais toujours isolé. Et un parcours fait d’ascensions et de chutes à travers lesquelles se dessine une industrie – ses rouages et son implacable mécanique : faire des films qui rapportent beaucoup d’argent pour être reconnu et faire les films que l’on veut. Et tout recommencer à la base quand ces films connaissent des échecs.
Ainsi sera-t-il intéressant aussi, au-delà de leur qualité propre, d’aborder chacun de ses films (uniquement les fictions ici) au regard de leur place, et d’un déroulé de carrière, dans le système cinématographique américain. Who’s That Knocking at My Door, un film de fin d’études augmenté, plus bricolé qu’indépendant, pour se mettre le pied à l’étrier. Bertha Boxcar pour finir de se faire la main : une expérience de studio (l’AIP de Roger Corman) avec un cahier des charges (cinéma d’exploitation) à tenir. Passer au niveau supérieur avec Mean Streets (une production indépendante pour un premier vrai projet personnel et une sélection à la Quinzaine du Festival de Cannes) et Alice n’est plus ici (nouveau film de Studio, la Warner désormais, histoire de montrer que l’on maîtrise les budgets et que l’on sait faire un film qui rapporte de l’argent – et un Oscar à Ellen Burstyn). Ne manque plus alors que Taxi Driver, son énorme succès public et sa Palme d’or, pour intégrer le cercle des grands du Nouvel Hollywood. De quoi pourvoir faire ce que l’on veut. Et pourquoi pas, cinéphile oblige, un pur film de studio, en studio, à l’ancienne : New York, New York. Un échec retentissant, critique et commercial, suivi d’un autre échec commercial malgré un Oscar pour De Niro : Raging Bull. Et d’un troisième de suite : La Valse des pantins_. Ascension et chute. Scorsese échoue au purgatoire hollywoodien et repart à zéro. Refaire ses preuves avec un petit film indépendant tourné en quelques semaines (After Hours_) suivi d’un film de commande pour Disney (La Couleur de l’argent), histoire de montrer aux studios qu’il sait leur donner ce qu’ils veulent : un film qui rapporte de l’argent. Scorsese est de retour aux affaires et peut reprendre un projet auquel il tient beaucoup et depuis longtemps dans son tiroir : La Dernière Tentation du Christ et le scandale que l’on sait. Suivent Les Affranchis et un nouveau film de commande, Les Nerfs à vif, qui rapportent beaucoup d’argent. De quoi avoir la confiance des studios pour mener un autre projet très personnel : Le Temps de l’innocence. Malgré le risque, un film qui rapporte de l’argent, contrairement à Kundun et Casino qui replongent le cinéaste au purgatoire. Et dont il sortira avec un nouveau « petit » film : À tombeau ouvert_. La suite étant une course à l’Oscar (_Gangs of New York, Aviator) enfin remporté avec Les Infiltrés. De quoi pouvoir désormais s’affranchir de quelques règles hollywoodiennes et ne plus avoir à faire ses preuves.
Un parcours comme les sillons d’un vieux 33 tours. Tracé. Racé. Rayé. Authentique. Classique et toujours original. À la fois mix et remix. Scorsese a trouvé sa place dans le cinéma américain, celle d’un cinéaste qui a su intégrer un système tout en en étant dehors (savoir faire des films qui rapportent de l’argent pour être libre de ses projets), qui y répond pour mieux s’en dégager, qui s’y soumet sans se renier (un film de commande, un film de renaissance, ou un film qui lui tient extrêmement à cœur, reste surtout un film de Scorsese). Son œuvre est faite de stations comme de la Passion. On peut y lire deux manières de voir le cinéma, celle des studios et celle d’un cinéphile. Un parcours, du nouvel Hollywood à nos jours, de la rue au studio. Un voyage à travers le cinéma d’un Américain qui interroge l’Amérique tout en traçant sa voie dans le système du cinéma américain.

Franck Lubet, responsable de la programmation

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