Étant donné la situation sanitaire actuelle, le port du masque redevient obligatoire à partir du 25 novembre à la Cinémathèque de Toulouse : en salle, dans le hall d’exposition et en bibliothèque. Merci de votre compréhension.

Le cinéma policier français, partie 2 : des années 50 à nos jours

Du mercredi 09 novembre 2016
au dimanche 18 décembre 2016


Voir les projections

Lors de la première partie, que nous lui consacrions au printemps dernier, nous l’avions laissé à la fin des années 1940. Ne revenant pas à la définition du genre (se reporter à la partie 1 de la rétrospective), nous le reprenons aux années 1950 alors qu’il prenait un nouveau tournant. Entre plaisir (classiques du genre à revoir et petites pépites à découvrir) et frustration (déchirante contrainte de condenser plus de cinquante ans d’un genre très productif en une trentaine de films), laissons-nous couler dans ces quelques décennies qui ont donné au cinéma policier français son deuxième souffle. Un souffle qui exhale du cinéma américain tout en respirant profondément la société et la culture françaises. Un genre qui est devenu typique à plus d’un titre : le cinéma policier français, ou le polar à la française.

Immédiate après-guerre. En lettres jaunes sur fond noir, Marcel Duhamel avec sa Série noire inscrivait une nouvelle page au chapitre du polar. Une véritable traînée de poudre qui allait enflammer le cinéma hexagonal. Eddie Constantine se jetait dans la bagarre à coups de poings et de sourires en coin aux petites pépées, imposant dans la décontraction et les salles du samedi soir un drôle d’agent made in USA : Lemmy Caution (voir À toi de faire mignonne, dernier de la série « Borderie » commencée en 1952 avec La Môme vert-de-gris – premier titre édité par la Série noire). Les flics se dérident en ces débuts de guerre froide mais déjà les gangsters serrent les dents et Willy Rozier s’empare de la figure de notre Pierrot le Fou national pour donner un petit film qui n’a pas à rougir face aux séries B nerveuses d’Anthony Mann – ne pas rater Les Amants maudits. Et puis arrive Simonin. Simenon a toujours la côte, mais Simonin tape dans les côtes. Il touche le jackpot avec Touchez pas au grisbi ! et ouvre une nouvelle veine au roman noir français. Albert Simonin fait le ménage et Jacques Becker s’empare de son plumeau. Milieu plein cadre. Un milieu français qui aime le bon vin et aspire à la retraite dorée. Touchez pas au grisbi donne le ton. On n’est pas à Chicago, on pratique le chic argot. Becker fait parler la poudre et Melville finit d’allumer la mèche avec Bob le flambeur, dialogué par Le Breton, autre auguste auteur de la Série noire qui imagina le fameux « rififi » bientôt passé dans le langage courant (voir Du rififi chez les hommes_). Le noir est mis. Audiard lui apportera ses lettres de noblesses. José Giovanni entretiendra le trouble. Boileau-Narcejac font remonter la lie. Le noir est de mise. Il touche toutes les catégories sociales : de l’ennemi public n°1 à l’homme ordinaire (Gas-oil_), du prolo à l’aristo (Pleins feux sur l’assassin). Il s’installe à tous les niveaux du septième art, du tout-venant à l’appellation contrôlée. De la comédie, quand il chausse son Monocle noir, au mythologique quand il se coiffe de son Doulos_. Le polar est à la fois populaire auprès des spectateurs et laboratoire pour les cinéastes. La Nouvelle Vague, qui vient bousculer le cinéma, n’y coupe pas. Truffaut tire sur l’ambulance en y mêlant éléments comiques et mélodramatiques (Tirez sur le pianiste_). Godard, qui n’est jamais à bout de souffle, plonge Lemmy Constantine dans une aventure digne d’un collage surréaliste (Alphaville). Chabrol, l’œil malin, en fait un pied-de-biche pour disséquer la société (Le Boucher). De la société justement. Le polar la passe au crible. Et il ne va pas tarder à rehausser la mire au niveau politique. 68 est passé par là. Le polar le loge, un vent libertaire dans le holster : Solo, Un condé, Joë Caligula, Les Aveux les plus doux. Le polar n’est pas que divertissement, il est aussi dynamite. Les années 1970, 1980 – Armaguedon, Le Choix des armes, Mort d’un pourri, Extérieur, nuit, Police, L.627 – le voient sortir de sa mythologie… pour en créer une nouvelle. Et c’est peut-être là l’essence du cinéma policier. Il peut parler de la société contemporaine, de sa production, en montrer les recoins les plus sombres, en dénoncer les institutions et se faire radiographie des hommes et des femmes qui la composent ; au final, il est surtout – il est avant tout – cinéma. Tour à tour iconographique et iconoclaste. Avec ses codes, que l’on respecte ou que l’on détourne, il est pour le cinéma un laboratoire où se fabriquent des images. Une imagerie. Une imageraie. Et quoiqu’on en pense, ce n’est pas par fascination pour les truands ou la maréchaussée que l’on aime le cinéma policier, mais pour le cinéma. On y trouvera un éventail de mises en scène (du cinéma de papa au cinéma de francs-tireurs, de la stylisation quasi abstraite de Melville au souci de vérité intransigeant de Pialat) réunies autour d’un dénominateur commun. Un genre. Le seul qui ait réussi à s’imposer dans le cinéma français. Et si nous avons opté pour un hiatus des années 1990, c’est pour mieux le retrouver à partir des années 2000 avec Nicolas Boukhrief dont les films (Le Convoyeur, Cortex, Gardiens de l’ordre, Made in France) s’inscrivent parfaitement dans une tradition du genre tout en le renouvelant.

Franck Lubet
responsable de la programmation

Bibliographie