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Cinéma militant et groupe Zanzibar

Du mardi 27 mars 2018
au jeudi 24 mai 2018


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Éthique d’une esthétique et esthétiques d’une éthique

Mai 2018 marquera les cinquante ans de Mai 68. Un anniversaire qui ne manquera pas d’être célébré. L’occasion de revenir cinématographiquement sur une période charnière de notre histoire contemporaine. Mai 68 saisi par le cinéma – témoin de son temps. Mais aussi le cinéma transformé par Mai 68 – creuset d’un cinéma de l’utopie, si ce n’est d’une cinématographie utopique.
C’est cette deuxième approche que nous interrogerons tout au long des mois d’avril et mai à travers une programmation qui mettra en parallèle deux mouvements cinématographiques, uniques et originaux, nés en 1968 et qui se développeront sur la décade suivante : le groupe Zanzibar et le cinéma militant.
Zanzibar : un collectif d’artistes qui ouvrent à un cinéma poétique, une avant-garde esthétique. Le cinéma militant : des collectifs pour un cinéma politique, inventant une avant-garde éthique.
Deux mouvements que tout semblerait opposer – dandys d’un côté contre militants ouvriers de l’autre – mais que nous rapprocherons, d’abord parce que 68 est leur berceau, ensuite en proposant d’inverser les rapports éthique / esthétique qui leurs sont habituellement assignés. Zanzibar n’est-il pas, au-delà de ses préoccupations esthétiques, un manifeste éthique ? (pour un cinéma original contre un cinéma commercial dominant). De même le cinéma militant, au-delà de ses préoccupations politiques, n’a-t-il pas développé des esthétiques à travers les différents groupes qui l’ont constitué (Cinélutte, Groupe Medvedkine, Groupe Dziga Vertov… qui sont autant d’écritures cinématographiques différentes) ? Rencontre d’un cinéma en révolution et d’un cinéma révolutionnaire.
Zanzibar rassemble autour de Sylvina Boissonnas, véritable mécène comme on n’en fait plus, tout un groupe de jeunes gens (moyenne de moins de 25 ans), cinéastes et artistes, étudiants, peintres, mannequins, acteurs, techniciens… S’y retrouvent Jackie Raynal, monteuse de Rohmer, Patrick Deval, cinéaste cinéphile copain de lycée de Daney et Skorecki, Daniel Pommereulle, non-peintre objecteur, Serge Bard, alors non-étudiant en ethnologie, Philippe Garrel, Pierre Clémenti, Juliet Berto, Alekan, Zouzou… Des jeunes gens en révolte animés par un même désir de transgresser les règles dans le désintéressement le plus total. Quelque chose, dans la fulgurance, du geste punk qui n’éclatera que dix ans plus tard. 1968-1970 : 15 films en deux ans. Et puis fini. Des tournages extrêmement rapides avec des équipes réduites au maximum, pour une esthétique du dépouillement et de la radicalité. Un cinéma hallucinatoire et mystique qui emprunte sa forme poétique au cinéma underground, voire expérimental. Un cinéma qui revendique la fin de la signification, pour reprendre une formule de Jackie Raynal dans son film Deux fois.
Plus proche de la Factory warholienne que de l’usine de Flins, le cinéma de Zanzibar tient néanmoins du politique dans son geste artistique, en dépravant tout en dépavant. C’est peut-être là sa ligne éthique : dépaver l’art pour dépraver le politique. Il naît sur les barricades (Actua 1 tient du ciné-tract comme Détruisez-vous est un véritable pamphlet) et Zanzibar, l’île à laquelle le groupe emprunte son nom, est alors maoïste. Mais la conscience du cinéma l’emporte sur un cinéma de conscience. 68 : année zéro d’une société nouvelle, mais 68 aussi : remise à zéro du cinéma.

Zanzibar va remettre le cinéma à zéro esthétiquement, quand les États généraux du cinéma, convoqués au mois de mai dans le fil des mobilisations pour La Cinémathèque française à propos de l’affaire Langlois, le remettent en question éthiquement, ou du moins structurellement dans un premier temps. Le cinéma s’insurge et pose la question d’une restructuration de ses moyens de production et de diffusion. C’est de cette mobilisation et de ces mouvements de contestation qu’un cinéma militant fécond va se développer. Car le cinéma militant ne naît pas en 1968 (déjà dans le courant des années 1960 tournaient Joris Ivens, René Vautier, Yann Le Masson, Chris Marker…), mais c’est à ce tournant qu’il prend un virage éthique très important. À savoir, répondre à la question : filmer les luttes ouvrières ou donner aux ouvriers les outils du cinéma pour qu’ils puissent filmer eux-mêmes leurs luttes ? Voire quitter le cinéma pour l’usine – la vague des « établis » – dans l’idée militante de politiser le prolétaire comme de prolétariser l’intellectuel.
C’est À bientôt, j’espère qui jette le premier le pavé dans la mare : les ouvriers ne se reconnaissent pas dans le film de Chris Marker (écouter La Charnière) et c’est de ces discussions que naîtront les Groupes Medvedkine de Besançon puis de Sochaux, qui réunissent cinéastes et ouvriers. Godard quitte le cinéma traditionnel pour gouter à son tour au cinéma collectif et monte avec Jean-Pierre Gorin le Groupe Dziga Vertov. Jean-Pierre Thorn quitte le cinéma tout court pour partir à l’usine comme O. S. à l’Alsthom-Saint-Ouen. Il collabore pendant ce temps au groupe Cinélutte créé par Mireille Abramovici et Jean-Denis Bonan en 1973, à la suite de l’Atelier de Recherche Cinématographique (ARC), actif depuis 1967. Thorn reviendra au cinéma et donnera avec Le Dos au mur (sur l’occupation d’Alsthom en 1979, l’usine où il a travaillé pendant sept ans) le plus émouvant des films militants, qui sonne encore et toujours comme un glas déchirant.
Entre À bientôt, j’espère et Le Dos au mur, s’est tournée une page incroyable du cinéma. S’est écrit un cinéma de conscience qui a rendu compte comme aucun des luttes, espérances et désillusions de la classe ouvrière ; et d’une extrême gauche révolutionnaire. Un cinéma qui, pour cela, s’est inventé des formes entre agence de presse indépendante et agit-prop. Un cinéma qui a fait politiquement du cinéma pour donner un vrai cinéma politique. À la recherche du réel : en allant chercher des images du réel ou en construisant à partir du réel des images qui en rendent compte.

Ce cinéma-là, militant, semblera à mille lieues de celui, délirant, de Zanzibar. Et pourtant ils se rejoignent dans un grand écart parfait. À l’image de Jackie Raynal tournant en 1968 dans La Femme bourreau (que l’on a passé dans le cadre du dernier festival Extrême Cinéma) de Jean-Denis Bonan, membre fondateur et actif de l’ARC et de Cinélutte. C’est cela aussi 68 : faire sauter les verrous et sauter d’une réalité à l’autre. Les croiser pour les rapprocher. Et casser les lignes. Les lignes de montage bien sûr. Celles de l’usine et celles du cinéma.

Franck Lubet, Responsable de la programmation

Voir également les trois conférences autour du Mai 68 présentées dans le cadre de L’histoire à venir.