Pour des raisons indépendantes de notre volonté, la Lecture théâtrale dans le cadre de la Nuit de la lecture prévue le 22 janvier est reportée.

Étant donné la situation sanitaire actuelle, le port du masque redevient obligatoire à partir du 25 novembre à la Cinémathèque de Toulouse : en salle, dans le hall d’exposition et en bibliothèque.

Merci de votre compréhension.

Charlie Chaplin

Du mardi 04 janvier 2022
au mercredi 16 février 2022


Voir les projections

Dr. Chaplin et Mr. Charlot

Venice, Californie, 1914. Alors qu’une équipe de cinéma filme une banale course de caisses à savon, de la foule amassée sur les côtés de la chaussée surgit dans le cadre un drôle de type au comportement étrange. Portant redingote et chapeau melon, pantalon trop large, petite moustache et fine canne, l’importun se fait insistant. On le pousse hors du champ, il y revient. On le refoule, il s’incruste. C’est la première apparition de Charlot. Et il va marquer à jamais le cinéma de sa silhouette.

Ce qui est frappant dans ce petit film de la Keystone, la firme de Mack Sennett dans laquelle le jeune Chaplin n’est encore qu’un faire-valoir du traditionnel slapstick, c’est qu’il est tourné comme un impromptu, entre le happening et la caméra cachée, glissant rétrospectivement du faux reportage qui tourne mal au vrai documentaire sur la naissance d’un personnage qui va devenir un mythe, dévoilant un personnage littéralement fasciné par la caméra, la regardant en face, les yeux dans les yeux, animé par un désir outrageusement obsessionnel d’être filmé, sinon de la dompter.
Quarante ans plus tard, dans Un roi à New York, alors banni des États-Unis par la chasse aux sorcières lancée par McCarthy, dans ce qui résonne comme une parabole autobiographique, Chaplin incarnera un roi déchu, en exil, filmé à son insu par la caméra cachée d’une télévision à laquelle il refuse de se prêter. Une caméra qui vole son image pour placer des publicités. Une caméra à laquelle le roi est amené à se vendre. Une caméra qui non seulement veut son image, mais aussi la modifier, la transformer, jusqu’à la dénaturer (voir les séquences de chirurgie esthétique). Ce sera la dernière apparition de Chaplin (si on excepte son caméo dans La Comtesse de Hong Kong). Et il a marqué à jamais le cinéma de son empreinte.

Entre ces deux films, de Charlot à Chaplin, le natif de Londres qui a connu la grande pauvreté durant son enfance, aura détourné la caméra pour donner une âme au cinéma. Et la caméra, en retour, l’aura envoûté pour vendre son âme au cinéma.

Chaplin, c’est avant tout une idole. La première idole du cinéma. Et peut-être même la seule de cette envergure. C’est d’abord Charlot, vagabond poète comme les clochards sont célestes, gentleman mal élevé, maladroit et débrouillard, aristocratique anarchiste, le cœur sur la main et le coup de pied au cul. Un personnage universellement populaire (le cinéma muet est un langage international) dans lequel tous les déclassés du monde ont pu se reconnaître et se retrouver. Charlot redonne la vue à ceux que la société ne veut pas voir. Charlot est le grain de sable dans la machinerie d’une société « conformisante ». À la fois mordant et tendre, pouvant faire pleurer comme il sait faire rire, Chaplin amène le social au burlesque.

Le succès est considérable, Charlot donnant à Chaplin les moyens d’une incomparable liberté de création (après avoir monté son propre studio, Chaplin, qui est alors l’acteur le mieux payé de Hollywood, s’associe en 1919 à Mary Pickford, Douglas Fairbanks et D. W. Griffith, pour créer la United Artists, leur propre société de production et de distribution qui leur permet de jouir d’une totale indépendance vis-à-vis des majors). Chaplin le rendra bien à Charlot, jusqu’au Dictateur (1940), continuant à faire du muet (bien que sonorisés, Les Lumières de la ville et Les Temps modernes tiennent plus du cinéma muet) plus de dix ans après l’arrivée du parlant pour incarner le fameux personnage désormais devenu, plus que son double à l’écran, un symbole.

Et comme un symbole, justement, Le Dictateur va marquer un tournant irrémédiable dans sa carrière, comme il va marquer à jamais le cinéma par son engagement. Charlot, dont ce sera la dernière apparition, y reprend à Hitler la moustache que ce dernier lui avait volée. Mais surtout Chaplin, dans un final d’anthologie, lui donne pour la première et dernière fois la parole. Ou plutôt, Charlot laisse la parole à Chaplin, puisqu’on y voit davantage l’homme que son personnage s’exprimer frontalement dans un discours humaniste qui tient de la tribune. Charlot ne pouvait que régler son compte à Hitler. Mais il ne pouvait pas survivre au parlant. Charlot est mort, vive Chaplin. Et celui qui fut le roi de Hollywood va connaître la disgrâce.

Si un procès en paternité vient ternir son image, ce sont surtout le FBI et le HUAC (comité de surveillance des activités anti-américaines) qui, le soupçonnant de sympathies communistes, le prennent dans leur viseur au sortir de la Seconde Guerre mondiale. L’Amérique se chauffe à la guerre froide et fait monter la pression en même temps que la paranoïa. Ou, s’il était encore besoin de le rappeler, le populisme n’est pas un humanisme.

Charlot n’est plus, mais Chaplin a encore la dent dure. Il frappe fort avec Monsieur Verdoux, son premier film sans Charlot, sorti en 1947. L’histoire s’inspirant de Landru a de quoi surprendre. Chaplin en fait un nouveau plaidoyer contre le capitalisme. Le ton, redoutable, sera plus cynique que ne le furent Les Temps modernes. Le public ne suit pas. La franchise n’est pas un miroir dans lequel on souhaite se regarder. Et Chaplin va connaître la solitude qui accompagnait Charlot. Les Feux de la rampe se fait mélancolique quand il appelle le souvenir du music-hall, sa première école, tout en imaginant ce que pourrait être la vieillesse de Charlot sans lui. Un roi à New York se fait ironique quant à un pays qui lui a fermé ses portes depuis 1952. Quand La Comtesse de Hong Kong, ultime croisière, semble chercher dans ses couleurs une fantaisie que l’on ne peut espérer trouver qu’en larguant les amarres.

Il y a de la fragilité dans les films de Chaplin sans Charlot, comme s’il avait tombé une armure pour se mettre à nu. Plus recentré sur lui, quand Charlot était universel. S’inspirant moins du monde que de sa propre histoire. La fragilité d’un artiste qui a voulu tout donner au cinéma et que le cinéma a fini par vampiriser. Vous avez adoré Charlot comme une idole, nous disent ces films, mais je ne peux vous donner que moi, un homme : Charles Chaplin. C’est la trajectoire cinématographique de cet homme, de Charlot à Chaplin, que l’on pourra voir ici, la lutte entre Dr. Chaplin et Mr. Charlot.

Franck Lubet, responsable de la programmation