Billy Wilder

Rien de vraiment nouveau. Pas de « à découvrir absolument ». Pas de réhabilitation nécessaire. Aucun enjeu particulier avec Billy Wilder. Il est inscrit au fronton de l’histoire du cinéma et ses multiples chefs-d’œuvre plaident pour lui. Même la question de savoir si nous sommes en présence d’un scénariste-cinéaste ou d’un auteur au sens truffaldien semble obsolète. Bref, rien d’extraordinaire ici. Une rétrospective tout ce qu’il y a de classique. La rétrospective d’un classique du cinéma hollywoodien. Pas de quoi affoler la vente en ligne de la Cinémathèque.
Et pourtant quel bonheur de retrouver ses comédies grinçantes comme les planches d’un échafaud et ses films noirs comme des bas vendus au marché de la même couleur. Quel plaisir de retrouver ses dialogues à double sens trempés dans l’encre sympathique d’une ironie sardonique. Et les séquences cultes et les personnages mémorables de vous réveiller l’appétit. Les ruines de Berlin chantées par Marlene Dietrich (La Scandaleuse de Berlin). Marlene, encore, dans le monocle éblouissant de Charles Laughton (Témoin à charge). Le visage de Barbara Stanwyck au moment du coup de klaxon (Assurance sur la mort). Le « nobody’s perfect » et le ukulélé de Certains l’aiment chaud. La descente d’escaliers de Gloria Swanson sous la direction d’Erich von Stroheim (Sunset Boulevard). Et cette scène de Stalag 17 où Otto Preminger chausse et déchausse ses bottes pour téléphoner à la Gestapo ? Du pur Wilder. Et James Cagney dans Un, deux, trois : Next ! Next ! Next ! Il n’y a pas à dire, c’est peut-être galvaudé, mais Wilder c’est carrément génial. Euphorisant. Même dans ses films les plus sombres.
Austro-hongrois d’origine, il arrive aux États-Unis en 1934 pour fuir le nazisme (il est juif, et sa famille périra dans les chambres à gaz). Il aura été journaliste à Vienne, puis à Berlin où il devient scénariste. Sur la route de l’exil, il réalise un premier film en France (Mauvaise graine). Mais c’est bien à Hollywood, à la Paramount, qu’il va exprimer toute l’étendue de son talent, d’abord comme scénariste, notamment pour Lubitsch qu’il considérait comme son maître. Wilder travaille alors en tandem avec Charles Brackett, collaboration qu’il poursuivra quand il obtiendra l’autorisation du studio de passer derrière la caméra, pour Uniformes et jupons courts (1942), jusqu’à Sunset Boulevard (1950).
L’autre grand collaborateur de Wilder au scénario sera I.A.L. Diamond. Ceci pour dire l’importance du travail d’écriture dans son cinéma. Ses films sont extrêmement ciselés, ce qui les rend aussi coupants que les bons mots qui parsèment ses dialogues ; Wilder maniant le double sens comme une paire de sécateurs.
C’est sa marque de fabrique : tomber les masques en jouant à cache-cache. Un jeu de massacre qui passe par le travestissement / déguisement. De Ginger Rogers, qui se grime en fillette pour gruger le train, et des quiproquos qui s’en suivent (Uniformes et jupons courts), jusqu’à la transformation physique dans Fedora dont le sujet est déjà celui de The Substance de Coralie Fargeat en plus corrosif ; en passant bien entendu par Certains l’aiment chaud et le show Tony Curtis / Jack Lemmon. Une entreprise de démystification qui se joue dans la mise en scène des inversions – la prostituée qui devient épouse d’un soir et vice versa dans Kiss Me, Stupid – et un effet d’écho du réel : Dean Martin jouant Dean Martin (Kiss Me, Stupid), le personnage interprété par Marilyn Monroe dans Sept ans de réflexion comparé à… Marilyn Monroe, et bien sûr Sunset Boulevard avec Gloria Swanson et Erich von Stroheim, le second ayant dirigé la première dans Queen Kelly lui-même projeté dans le film de Wilder ; sans parler d’Otto Preminger dans Stalag 17 ou Marlene Dietrich, antinazie déclarée, dans le rôle d’une nazie (A Foreign Affair), etc.
Dans Un, deux, trois, il y a cette scène folle où une femme danse si fort sur une table que le portrait de Khrouchtchev se détache laissant apparaître, caché dessous, celui de Staline. Voilà qui résumerait assez bien la Wilder Touch : du cinéma qui danse sur les tables pour retourner les faux-semblants. Et il n’a rien perdu de son rythme trépidant. Et assurément de quoi faire sauter la billetterie de la Cinémathèque.
Franck Lubet
Responsable de la programmation