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Seijun Suzuki

Du mardi 28 avril 2026
au dimanche 28 juin 2026


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Plop ! Bang bang ! Swizzzz… Kiiiissss ! Arghhh… Le cinéma de Seijun Suzuki est pop, tendance comic strip (ou plutôt manga). Coups de feu, coups de sabre, sexe et violence, des films de genre – principalement des polars – ultra stylisés réduisant des intrigues surexploitées au cliché pour mieux valoriser un art cinématographique poussé à l’extrême. Un vrai bonheur de cinéphiles. La rencontre de Jean-Pierre Melville et Jacques Demy sur la table de montage de Jean-Luc Godard – Melville pour le film noir, Demy pour l’usage de la couleur, et Godard pour le collage disruptif. Mais on pourrait tout aussi bien parler, repères plus contemporains, de trait d’union entre Tarantino et Jarmusch, tous deux revendiquant le cinéaste nippon comme une référence majeure de leur propre cinéma, même s’ils ne sont jamais allés aussi loin que lui dans l’abstraction. Parce que Seijun Suzuki a poussé le bouchon du formalisme au point de se faire bannir des studios japonais. Seijun Suzuki, ou le grand écart du plaisir cinéphilique. De la série B avec un grand A. Une anomalie à retourner la tête des dingues de cinéma. Sulfureux. Suintant. Savonneux. Savoureux.
Après des débuts à la Shōchiku comme assistant-réalisateur dans l’immédiat après-guerre, il entre dans le courant des années 1950 à la Nikkatsu, où il fera l’essentiel de sa carrière (une quarantaine de films en dix ans), jusqu’à ce que la major le licencie au motif que ses films sont incompréhensibles. Oui, incompréhensibles et donc pas suffisamment commerciaux. C’est ce que lui reprochera la Nikkatsu qui attend de lui qu’il réalise à la chaîne des films à petit budget (de trois à cinq par an), genre yakuza-eiga mâtiné d’érotisme. Le studio veut des films d’exploitation calibrés. Suzuki en fera un terrain d’expérimentations visuelles et narratives jusqu’à La Marque du tueur (1967), incroyable hallucination qui lui vaudra de prendre la porte. S’il s’en suit un procès (qu’il remportera) et une mobilisation d’une partie de la profession pour prendre sa défense, Seijun Suzuki sera blacklisté des studios pendant près de dix ans, revenant au cinéma en 1977 avec un film incroyable, encore : Histoire de mélancolie et de tristesse, une satire du capitalisme à travers le parcours d’une jeune golfeuse exploitée par ses sponsors et harcelée par une fan des plus inquiétantes.
Mais en attendant que cette Histoire de mélancolie et de tristesse refasse surface comme il se doit, retour sur la partie la plus folle de sa filmographie à la Nikkatsu. En dynamitant les normes narratives, Suzuki y déploie une forme de distanciation, par rapport aux codes du cinéma de genre, qui peut sonner sardonique pour qui voudrait regarder au premier degré ces histoires de yakuzas et de prostituées, ou brechtienne pour qui voudrait intellectualiser une approche pour le moins singulière du cinéma d’exploitation. Un cinéma rebelle, pour ne pas dire politique, dans sa critique de l’exploitation – celle du cinéma de studio et celle de la société nippone ? Ou un cinéma purement esthétique, quasi graphique tant certains plans dans leur composition ultra-travaillée peuvent évoquer des cases de manga ? Eh bien, les deux. C’est ça, le grand écart Suzuki. De l’art de la déconstruction. Et en plus, c’est plutôt fun. À voir, bien sûr, cette fameuse Marque du tueur par qui le scandale arriva, ou le tout aussi culte La Barrière de chair avec son gang de prostituées badass en couleurs pastel. Mais on ne saurait trop conseiller de ne pas manquer non plus Carmen de Kawachi et Histoire d’une prostituée qui promettent également d’imprimer durablement les rétines. Mais bon, tout est bon ici. Tout est à voir et à revoir. Seijun Suzuki, élégie d’un cinéma qui ne veut rien dire et ne rapporte pas d’argent. Bienvenue dans le chaos.

Franck Lubet
Responsable de la programmation