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Anja Breien

Du mercredi 06 mai 2026
au jeudi 04 juin 2026


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Anja Breien, l’héritage. Ainsi pourrions-nous intituler cette rétrospective. L’Héritage, c’est le titre d’un de ses films sorti en 1979. Une histoire de famille sur fond de jalousie et de rancune malgré la bienséance affichée du deuil. Un Festen bien avant l’heure, moins les outrances hystériques du Dogme 95 et plus bergmanien dans son étude de caractères. Un film terriblement précis sur les petites lâchetés et autres mesquineries qui font famille. Un film d’une horlogerie implacable qui, loin de remettre les pendules à l’heure, en affole au contraire les aiguilles. Mais l’héritage, c’est d’abord celui que laisse Anja Breien. Celui d’une cinéaste qui incarne à elle seule le nouveau cinéma norvégien des années 1970. Un nouveau cinéma dont elle a été le fer de lance et la plus grande représentante dans les festivals de cinéma les plus prestigieux. Celle qui a posé la Norvège sur la mappemonde du cinéma. Celle qui, après Ingmar Bergman et avant Lars von Trier, aura incarné le cinéma scandinave pour le reste du monde. Et puis, c’est surtout l’héritage d’un cinéma au féminin qui aurait dû faire école. Un cinéma féministe qui met en scène des personnages qui (se) posent la question de leur féminité et de leur place dans la société. Les personnages interprétés par la magnétique Lil Terselius dans Un jeu sérieux (1977) – une femme de la fin du XIXe siècle qui se défait petit à petit du conditionnement social qu’imposent les mœurs bourgeoises auquel elle appartient – et dans La Persécution (1981), autre film historique qui la plonge cette fois dans un village reculé du XVIIe siècle où femme indépendante rime avec sorcière. Et puis il y a le magnifique trio de la trilogie Wives : Anne Marie Ottersen, Katja Medbøe et Frøydis Armand. Trois femmes littéralement incarnées par trois actrices que l’on retrouvera à trois moments de leur vie, à 30 ans dans Wives (1975), à 40 ans dans Wives 2, dix ans après (1985) et à 50 ans dans Wives 3, vingt ans plus tard (1996). Wives, le premier, plus qu’un film en réaction au Husbands de Cassavetes, en est plutôt une variation au féminin plus joyeuse et rebelle (trois amies qui prolongent une fête sur plusieurs jours, comme une parenthèse au quotidien et à la famille occasionnant un bilan individuel et collectif). Les deux suivants, sur le même modèle, iront en s’assombrissant mais sans rien lâcher. Et le tout forme une sorte de fresque addictive que l’on vit comme on attendrait des nouvelles de cousines perdues de vue, mais chères à nos cœurs, en même temps qu’elle pose les points d’étape d’un questionnement féminin et féministe qui évolue avec le vieillissement des personnages – et des actrices. Ce travail sur le temps, accordé à une mise en scène que l’on pourrait qualifier de cinéma-vérité, provoque un sentiment troublant de réel, d’avoir vu trois trajectoires de vie se dérouler sous nos yeux. C’est rare. C’est beau. C’est émouvant. Mais au-delà de l’émotion et de la sympathie que nous pouvons éprouver pour ce « magnificient three », « le vrai thème de ce film, disait Anja Breien à propos de Wives, est le conditionnement des rôles sexuels que nous sommes tous obligés de jouer, et nos attitudes conditionnées sont remises en question, comme il arrive fréquemment lorsque l’ordre normal des choses est inversé ». Et l’on verra que ce sont bien ces attitudes conditionnées que le cinéma d’Anja Breien révèle et questionne de film en film. Et ce, quel que soit le genre – Anja Breien étant aussi efficace dans une forme de cinéma direct, quasi documentaire (Le Viol, la trilogie Wives), que dans les reconstitutions historiques à l’esthétique extrêmement travaillée, quasi picturale (La Persécution, Un jeu sérieux). Et ce, encore, quel que soit le genre – les hommes étant aussi soumis à ce conditionnement ; conditionnés à jouer, plus qu’à tenir, un rôle imposé par ce même « ordre normal des choses ». Peut-on y échapper ?…

Franck Lubet
Responsable de la programmation