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Plaisirs subversifs, Espagne 1977-1984

Du samedi 03 octobre 2026
au samedi 10 octobre 2026


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À la suite de la mort du général Franco le 20 novembre 1975, s’ouvre en Espagne une Transition démocratique qui conduit le pays au retour progressif des libertés. Après trois longues décennies d’un régime politique autoritaire, ce n’est pas seulement le dictateur qui expire, mais un ordre social ayant réprimé les désirs individuels et bâillonné la société. Bien décidé·es à empêcher le retour du fascisme, les Espagnol·es vont vouloir user pleinement, entre 1976 et l’alternance politique de 1982, de leur liberté d’expression retrouvée.
Le cinéma espagnol est appelé à jouer un rôle fondamental dans la libération de l’imaginaire collectif. Dès 1977, la parole politique se libère avec la tenue des premières élections démocratiques ; les images font de même avec l’abolition de la censure cinématographique. Les documentaristes de la Transition s’efforcent alors de recueillir les témoignages des exclu·es de la dictature comme la mémoire des perdant·es de la guerre civile.
De son côté, le cinéma de fiction va également représenter ce qui était jusqu’ici réprimé ou tenu pour interdit sur les écrans, à commencer par certaines formes de violence et de sexualité. Les fictions de la Transition se peuplent ainsi de corps dénudés, souvent violentés, d’actes sexuels multiples, dans toutes leurs orientations, de drogues diverses, ouvertement consommées, de crimes et de délits, crânement montrés : bref, un abondant kaléidoscope d’excès visuels et de comportements encore prohibés il y a peu.
Ce cinéma de la Transgression, plutôt que de la Transition démocratique, se veut volontairement cru et provoquant. Évoluant entre sensationnalisme journalistique et racolage érotico-commercial, l’exposition sans fard des questions sociales brûlantes (délinquance, drogues, dissidence sexuelle, avortement) comme la transgression des valeurs franquistes (famille, religion, autorité, nationalisme) y a valeur de programme.
Afin de limiter cette vague de films sulfureux, le gouvernement espagnol de centre-droit de l’UCD crée, fin 1977, la catégorie « S » pour Sexo ou Sensibilidad – voire pour les deux en même temps. Relevant du cinéma érotique soft-core, la majorité des films classés « S » sont alors réalisés à la chaîne, avec des scénarios improbables et des budgets dérisoires, dans une course effrénée au voyeurisme et au scandale, au morbo.
Avec la création des salles X, ce filon éphémère entrera en décadence au début des années 1980 avant d’être redécouvert et de devenir, au fil du temps, une curieuse anomalie cinématographique, choyée par les amateurs de cinéma bis ou extrême. Alberto Sedano, cinéaste et archiviste, viendra raconter l’histoire de la catégorie « S » avec son documentaire Exorcismo et une carte blanche.
Mais la transgression à l’œuvre dans ces films d’exploitation ne fait la plupart du temps que défier le bon goût et la morale dominante sans s’attaquer vraiment au système, ses formes s’avérant fréquemment conservatrices, misogynes ou homophobes. L’ambition de « Plaisirs subversifs, Espagne 1977-1984 » est de proposer un corpus de films où la libération des tabous et de la censure franquistes se double d’une réflexion critique et d’une véritable créativité.
Avec environ un millier de longs métrages réalisés entre 1973 et 1983, le cinéma de la Transition démocratique est non seulement l’un des moments les plus prolifiques, mais aussi l’un des moments de plus grande amplitude thématique et formelle de toute l’histoire du cinéma espagnol. S’il n’a pas généré d’écritures radicalement nouvelles, ce « printemps du cinéma » est riche de films inventifs, singuliers et émancipateurs.
Notre parcours débute avec El puente (1977), un road-movie qui détourne les codes de la comédie « sexy » espagnole en un film politique où les corps, d’objets de consommation, deviennent les sujets d’une conscientisation sur les maux de l’Espagne de la Transition.
Il s’achève, à la limite du spectre temporel de la Transition, avec Poppers (1984), un revenge movie teinté de sadisme qui exploite la culture visuelle de la Movida pour régler les comptes de la jeunesse avec la dernière génération franquiste, celle des pères.
Entre ces deux bornes, une demi-douzaine de films – de Pedro Almodóvar (Dans les ténèbres , 1983) à Eloy de la Iglesia (El sacerdote , 1978), du cultissime Arrebato (1979) au diptyque Tigres de papel (1977) / ¿ Qué hace una chica como tú en un sitio comme este  ? (1978) en passant par le méconnu Barcelona Sur (1980) – explorent les plaisirs politiques et la politique des plaisirs de la jeune démocratie espagnole.

Loïc Diaz Ronda
Directeur de la programmation de Cinespaña